fournaise

[présentation & extraits d’un ouvrage en cours d’écriture]

si cela m’arrive de parler des étoiles, c’est uniquement par mégarde

— Samuel Beckett

Port-Bou

fournaise est le premier jalon d’un travail indistinctement poétique et théorique s’articulant autour de l’épuisement du sens (de l’Histoire des vainqueurs, de ses représentations, de ses narrations, de leurs angles morts) et d’une tentative de revitalisation des épopées minuscules, périphériques, clandestines.

Après des années d’enseignement de la philosophie, le besoin se fit pressant de secouer la langue du concept, d’ouvrir des brèches au sein des structures narratives établies, et ce en évitant les balises et les lourdeurs du discours militant ou de la proclamation littéraire, mais sans abolir pour autant ce qui constitue pour moi la boussole théorique et critique d’un héritage philosophique d’inspiration marxiste.

Après quatre livres de poésie publiés en marge de ma pratique d’enseignant et de militant, le chantier demeure ouvert. Mais ma recherche ne vise plus tant cette difficile dialectique de la pesanteur et de la grâce (le concept et sa brèche poétique) que l’hypothèse d’une véritable « indistinction du récit et de la théorie »(Adorno écrivant sur Beckett) — et cela via l’exploration des formes les plus novatrices du genre romanesque (le trio magnifique : Proust, Joyce, Kafka) dans leur façon de fabriquer du roman tout en explicitant ses limites.

Ainsi : l’émeute de détails (nous reprenons l’expression à Baudelaire afin de qualifier la nature de la phrase proustienne), la technique narrative des flux de conscience (Joyce), le style bureaucratico-documentaire (Kafka) seront réemployés en vue de traiter sur le terrain poétique des problématiques aussi universelles et prosaïques que la grossesse, la paternité, les violences obstétriques, la répartition des tâches ménagères.

fournaise est un texte polymorphe prenant acte de la mort du roman — de son éternelle mort, pourrait-on dire, sans cesse ajournée, sans cesse recommencée — en vue de renouveler la tentative beckettienne d’une poétique inscrite dans un réel subverti par son refus radical de l’identification narrative.

Un autre motif de fournaise est mis à jour par le constat de Pierre Bergounioux dans son essai sur Faulkner. Depuis Homère, et jusqu’à la pointe avancée du roman moderne, la littérature est l’oeuvre d’un infirme déconnecté du réel. Toutes les tentatives de renouveler le genre se sont soldées par des échecs magnifiques qui en ont épuisé les potentialités. Puis vint Faulkner. Le bruit et la fureur voit s’écrouler la figure de l’auteur — les protagonistes prennent enfin l’ascendant sur le narrateur — et c’est la voix d’un idiot — sons, couleurs, formes — réduction du réel à sa matière brute, première, universelle — en deçà de toute signification — ou à côté — soustraction et non annihilation — motif shakespearien par excellence : « La vie est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien. » (Macbeth)

fournaise est avant tout un récit des marges.

Marges de l’écriture, déjà : puisqu’il naît dans l’à côté d’un travail de longue haleine, un essai sur Pier Paolo Pasolini, dont il constitue le pendant dyonisiaque, hérétique, malade.

Marges du quotidien et de ses contraintes prosaïques : rendez-vous médicaux, urgences obstétriques, actualisations pôle emploi, problèmes gastriques.

Marges du centralisme culturel : au coeur des Cévennes, à Nîmes, en bordures de rivières, dans des PMU, sur des ronds-points, tous ces lieux où l’écrivain est coupable de se distinguer en écrivant, bien loin des bibliothèques et des cafés, loin des librairies parisiennes et de ses promontoires.

Marges du Mythe et de ses représentations officielles : rejouant humblement le geste pasolinien d’une actualisation des mythes originaires de la grande narration occidentale dans le décor de la périurbanité sacrifiée.

Marges du Récit, marges de la Théorie : qu’il s’agisse du genre romanesque traditionnel ou de la théorie marxiste-léniniste sous sa forme orthodoxe et appauvrie — dont nous pensons qu’ils ont épuisé leur potentialité programmatique.

Et, pour autant, il ne s’agira aucunement d’abolir la compréhension marxiste des rapports sociaux, mais bien d’en tenter un décentrement et donc un renouvellement.

Il ne s’agira guère plus d’abolir l’épopée en soi, mais d’en tenter là aussi un renouvellement, sur le terrain d’une poétique de la bifurcation.

fournaise, c’est donc la forge du poète qui en masque une autre : plus vertigineuse encore que l’écriture, lui contestant son temps, la contraignant, la revitalisant, il s’agit de l’attente d’un enfant.

Être père, être auteur : deux positions sociales au fondement d’un pouvoir que nous contestons. La figure de l’auteur, comme celle du père, en prendront ici pour leur grade.

fournaise, c’est une tentative d’écrire la paternité — littérale, littéraire — autrement.

En voici quelques extraits :

sans emploi (1)

(…) Camarade-lecteur, je sais bien que tu ne peux t’empêcher d’essayer de me comprendre. C’est pourquoi j’aimerais beaucoup que nous nous mettions d’accord sur un point : ici, NOUS N’ÉCRIVONS PAS D’HISTOIRE. 

Une histoire suppose d’aller quelque part. Nous n’écrivons pas d’histoire. Nous n’allons nulle part. Une histoire suppose un commencement. Nous ne commençons rien, nous insistons. La main tremblante, nous affirmons notre puissance de dessaisissement, de nuisance. Nous attaquons là où ça nous prend. Tout ce qui compte est de refuser les histoires. Rien de ce que nous gravissons ne doit avoir l’allure d’une dérobade.

Ne plus rien contester au chaos. S’y plonger. Assumer la profusion, l’épaisseur de nos épopées périphériques.

Commencer là où nous avons été jetés. Ne pas s’extasier. Ni sur le sens des évènements ni devant le parfum d’étrangeté des choses. L’étrangeté, ça donne la nausée. Comme toute littérature.

Toute littérature est une imposture. Toute littérature raconte une histoire. Il ne faut plus raconter d’histoire.

Il faut haïr les commencements. Haïr les dénouements. Haïr toutes les morales.

Aimer les aisselles de son amour, ses rides précoces, sa tendresse obscène.

Se laisser happer nu par le silence.

Feuillages secs et persistants, notre garrigue.

notre garrigue (2)

(…) la Vis se jetant dans l’Hérault, juste au-dessus de Ganges, et en descendant vers Brissac, l’Hérault toujours, ayant pris l’ascendant sur le Rieutord, une route ombragée en forme de couleuvre, ces formations rocheuses qui nous rappellent des territoires que nous ne traverserons jamais, l’Arizona, l’Arkansas, un pont suspendu entre des continents imaginaires, cet infect tenancier de guinguette, le litre de mauvais rouge à un prix raisonnable, et dans le centre de Saint-Bauzille-de-Putois, la caféine, le foot, de vieux ivrognes et leurs plaidoiries insensées en faveur des frontières, mais de nouveau l’Hérault, notre poème, direction le Pic-Saint-Loup, de nouveau des paysages de western, de nouveau la sécheresse, de nouveau la route de Montpellier, rocades en tôle et béton armé, Montpellier est une aberration esthétique, tant pis, la Méditerranée peut-être, et Sète, dernier tour de piste, la tramontane s’accroche et persévère, dans le mauvais alcool, dans la sueur, l’ivresse assèche nos langues, nos peaux collent à la nuit, climat de cendres et d’infamies, mais de l’autre côté, là-bas, très loin, j’allais dire du rêve, la faute à mon déficit momentané d’imagination, à mon impatience, aux abstractions que je me cogne depuis ma découverte de la philosophie, toutes mes névroses en découlent, et j’ai horreur de l’avion, IMAGINATION MORTE IMAGINONS, de drôles de tambours battants dans de petits patios bleutés, quintessence de la plus grande civilisation du monde, en stop jusqu’au pays-basque, prendre un bus pour Madrid, puis Grenade, et nous pouvons très bien nous arrêter à Grenade, y camper, obstinément, ou nous rendre à Séville en chopant un nouveau bus à la gare routière, mais évitons Cordoue, question de principe, Ferdinand III est un salopard, vite vite, prendre ce fameux vol à destination de طنجة, tambours battants, petits patios bleutés, le sifflement du vent, très loin, là-bas, de l’autre côté du rêve, on murmure que les gitans de Sète préparent une vendetta, un gamin de Ganges s’est fait planter hier, à l’angle de la rue Jean Jaurès et de la place de la mairie, une terreur ce gamin, traffic en gaz de protoxyde d’azote, tous les anges sont terribles, que faire, nos peaux ont essuyé tant de dilemmes et de béton armé, dans les eaux glacées de la Vis, sur le lit asséché du Rieutord, en bordure de l’Hérault, route des grands Causses, en direction de Saint-Guilhem-le-Désert, ou à Issenssac, sous cette chapelle surplombant des corps abrutis par la chaleur, étendus comme forces muettes sur d’antiques rochers, où des familles entières assument échéances d’écorces et de lièvres, que voulez-vous, ma subjectivité d’homme raisonnable s’entaille la logique et le nerf, je persévère, je n’aurai aucun scrupule à mourir avec mon époque, à m’enterrer vivant sous les décombres, loin des ratiocinations lugubres des soldats de l’accalmie, de la tempérance républicaine, à ceux qui voudraient déterrer les grands récits il faut dire, rien n’est utile aux vivants qui ne soit vivant lui-même, et j’insiste, notre communisme est périphérique, clandestin, minuscule, c’est un grand décentrement, il recompose son sujet, impose sa lucidité critique à la vieille structuration narrative, mais également sa folie, son hétérogénéité, sa profanation du régime dominant des images, son intérêt pour les cultures spécifiques, les dialectes, les savoirs vernaculaires, et c’est ainsi que nous embarquerons de nouveau dans une histoire, car c’est à la réalité de juger nos oeuvres, je ne dis pas aux experts ou aux masses, mais à la réalité, l’implacable, saturée, persistante, toute l’exploitation du monde n’annihilera jamais la bravoure d’une grève ou d’un amour, gratter sec l’écorce des choses, un lièvre passe, silence

urgences obstétriques (3)

(…)
je pars écrire
tailler dans la pierre 
un chemin
qui ne mène nulle part
j’irai voir Port-Bou
prendre l’air loin de notre fournaise
les genêts y fleurissent et refleurissent 
toujours dit-on
sur les hauteurs de Port-bou 
un duvet et peu de matière
textile effiloché 
Faulkner
c’est si novateur qu’il m’a fallu 33 ans pour m’émouvoir 
quand siffle vent sur nos plaines 
les grands espaces et tout et tout l’or des conquêtes 
un simple rameau dans le silence qui trépasse
l’histoire et leurs délires de marionnettiste
juste une image
essayer de la retenir
dans le silence qui trépasse
générer de l’espace
entre les mots 
entre les sensations
habiter ce crépuscule 
obstinément
une poignet de genêts 
jetée du haut de la falaise
libérer de l’espace
accoucher foisonner vivre
enfanter et laisser mourir
W.B. mon frère
si je demeure marxiste 
c’est qu’il faut soutenir l’espérance
au milieu des ruines
nous n’allons nulle part
mais nous ne partons pas de rien
et concernant la destination
je veux dire le programme
il appartient à ceux qui naitront
de le repenser autrement
notre mission aujourd’hui
consiste à nettoyer les combles
faire place nette
épurer libérer
ne plus transmettre
cette somme de problématiques logistiques
dont nos existences sont chargées
le socialisme viendra 
après un bon ménage
tu seras véritablement marxiste
m’a dit un jour ma compagne
le jour où tu mettras tes lunettes
pour passer la serpillère 
le jour où 
tu sauras ménager ma lumière
sans t’empêcher d’écrire
le jour où
jetant le trouble sur toute métaphysique
tu passeras maître
dans le récurage des sanitaires
sans renier pour autant
ton adhésion 
au miracle des choses
par contre a-t-elle ajouté
je te préviens
il est très difficile de lire 
la Dialectique de la nature de Engels 
une éponge à la main

55 notes sur l’amour (4)

(…)

29

En politique, comme en amour, les avant-gardes doivent demeurer intempestives.

30

C’est un communisme qui prendrait acte de l’irréductible singularité des êtres, de leur histoire, de leurs limites. 

31

L’amour en constitue l’expérimentation la plus périlleuse.

32

L’égalité en est évidemment la condition. Mais celle-ci n’est ni formelle ni quantifiable : c’est une égalité des différences.

33

Accepter cette distance qui met en jeu deux sujets différenciés dans un espace commun.

34

Et bien que cet espace soit un désert et bien que ce désert soit le plus aride et le plus douloureux de tous les déserts du monde.

35

Nous échouons en amour, c’est inévitable. 

36

Le bonheur conjugal est un mystère. Sa mise en scène est un mensonge.

37

Remplir sa besace de mauvais romans et autres babioles : culte de l’état civil, investissements locatifs, rêves de voyage.

38

Remplissage qui nous atrophie le verbe et la caresse.

39

Nos capacités à être réellement, sincèrement, désespérément libres.

40

Le monde serait infiniment plus doux si la douceur n’était pas une prescription médicale ou publicitaire.

(…)

juste une image (5)

(…) un chemin vers la vie
parmi les ronces
les écailles des lions que nous fûmes jadis
les forêts denses et obscures
je te souhaite d’échouer 
dans ta quête de l’inaccessible étoile
d’échouer sans renoncer jamais
d’échouer encore
d’échouer mieux
mieux que tes parents
d’échouer sans culpabilité
sans aucun besoin de justification
et souviens-toi
il y a des rivières brumes dans mon ciel
des ascendances possibles
de faux héritages
la promesse d’un nouveau détour
notre garrigue
ce terrain des rencontres fortuites
d’une étincelle et de son brasier
il y a ta mère
louve sublime
sa force
sa passion
ses offenses
qui fut femme avant que d’être mère
et qui le resta sans cesser de t’aimer
il y a ton père
mauvais fils obstiné dans sa forge
tel Vulcain
qui n’eut jamais de bonne situation
mais fut rigoureux dans l’étude 
des phénomènes de combustion rapide
il y a courage aussi
recommencer sans cesse l’espérance
quoi que j’aie pu en dire
quoi que j’aie pu écrire
et la trouée du hasard
l’art des perspectives
au coeur du seul monde qui nous soit donné
fabriquer un objet
tangible
sans auteur
sans trône
sans privilège
la trace d’une âme impie
persévérante 
honnête
d’un voyou en disgrâce
car souviens-toi ma fille
que j’écrivais des lettres d’amour bourrées de fautes d’orthographe
et dans le fond d’une mare de vinaigre doux
33 ans d’âge
je trouvai la beauté en embuscade
une image
juste une image
de notre salut

le livre de Nina (6)

(…)
la mort
cette grande inspiratrice
vocifère Louis-Ferdinand Céline
notre littérature sera
anatomique crue chirurgicale
la mort est muse exigeante et précise
je ne laisserai plus l’emphase
enrober mon supplice
j’étalerai mes boyaux sur la page
un boulot honnête et méthodique
ce sont mes conseils à un vieux poète
évite le sentiment saturé en mauvaises graisses
la grande simplicité suppose travail et aridité
7 heures de marche a minima
pour parvenir au sommet du mont Psiloritis
je le jure oui
devant les dieux jaloux de l’Olympe
nous nous retrouverons un jour
quand les anges de l’Islam
quand les anges de Paul Klee
forgeront la langue commune
de ces nuits de décembre
où mutique et heureux
j’assistais au miracle de ta naissance
à tes prouesses
au mystère indigeste de ta mort
où j’avalais huit litres de mauvais café
pour me rappeler ce jour où je te retrouverai
au son d’une musique si neuve
qu’on ne peut aujourd’hui l’imaginer sur terre
en attendant il faut vivre
soulever jour après jour 
la pierre scellée de notre perte
épave transie de notre amour
au fond d’une calanque marseillaise
la nuit du monde regorge
de lumières insoupçonnées
humbles et merveilleuses
j’ose croire que c’est toi 
Nina Samuelle Nour
qui allumas ces clartés
le long de mes rues mortes
en attendant il faut vivre
nous te l’avons promis
vivre pour ton visage
vivre pour ta mémoire
pour un seul instant de lumière
qui dura cinq jours
vivre pour les autres
vivre et mourir ensemble
unis fraternels exigeants
nos utopies sont lourdes
et n’en seront que plus réalistes
et n’en seront que plus concrètes
il faut que le ciel s’améliore 
t’ai-je entendue dire dans un rêve
j’ajoute ma fille
que nous nous battrons également
pour le salut des vivants
[…]