fournaise

[présentation & extraits d’un ouvrage en cours d’écriture — ayant obtenu le soutien du CNL]

si cela m’arrive de parler des étoiles, c’est uniquement par mégarde

— Samuel Beckett

FOURNAISE prend acte de l’épuisement du sens tel que l’Histoire des vainqueurs nous l’inflige et quête une revitalisation de l’épopée minuscule.

Cette quête ne vise pas tant ici la difficile dialectique de la pesanteur et de la grâce (le concept et sa brèche poétique) que l’hypothèse d’une véritable « indistinction du récit et de la théorie » (Adorno, Notes sur Beckett) — et cela via l’exploration des formes les plus novatrices du genre romanesque, dans leur façon de fabriquer du roman tout en en explicitant les limites.

Ainsi, en adeptes du braconnage, nous n’hésiterons guère à puiser dans certaines techniques narratives — émeute de détails, flux de conscience, style bureaucratico-documentaire — en vue de traiter sur le terrain de la recherche poétique des problématiques aussi universelles et prosaïques que la répartition des tâches ménagères, la grossesse, la paternité, la mort.

FOURNAISE est à peu près tout sauf un roman — c’est le déploiement polymorphe et balbutiant d’un presque rien auquel nous tenons — notre raison de continuer.

En voici quelques extraits :

SANS EMPLOI

(…) Camarade-lecteur, je sais bien que tu ne peux t’empêcher d’essayer de me comprendre. C’est pourquoi j’aimerais beaucoup que nous nous mettions d’accord sur un point : ici, NOUS N’ÉCRIVONS PAS D’HISTOIRE. 

Une histoire suppose d’aller quelque part. Nous n’allons nulle part. Une histoire suppose un commencement. Nous ne commençons rien, nous insistons. La main tremblante, nous affirmons notre puissance de dessaisissement, de nuisance. Nous attaquons là où ça nous prend. Tout ce qui compte est de refuser les histoires. Rien de ce que nous gravissons ne doit avoir l’allure d’une dérobade.

Ne plus rien contester au chaos. Y plonger. Assumer la profusion, l’épaisseur de nos épopées périphériques.

Commencer là où nous avons été jetés. Ne pas s’extasier. Ni sur le sens des évènements ni devant le parfum d’étrangeté des choses. L’étrangeté, ça donne la nausée. Comme toute littérature.

Toute littérature est une imposture. Toute littérature raconte une histoire. Il ne faut plus raconter d’histoire.

Il faut haïr les commencements. Haïr les dénouements. Haïr toutes les morales.

Aimer les aisselles de son amour, ses rides précoces, sa tendresse obscène.

Se laisser happer nu par le silence.

Feuillages secs et persistants — notre garrigue.

VALLÉES FANTÔMES

(…) la Vis se jetant dans l’Hérault juste au-dessus de Ganges et en descendant vers Brissac l’Hérault toujours ayant pris l’ascendant sur le Rieutord route ombragée en forme de couleuvre formations rocheuses qui nous rappellent des territoires que nous ne traverserons jamais Arizona Arkansas un pont suspendu entre des continents imaginaires cet infect tenancier de guinguette le litre de mauvais rouge à un prix raisonnable et dans le centre de Saint-Bauzille-de-Putois la caféine le foot de vieux ivrognes et leurs plaidoiries insensées en faveur des frontières mais de nouveau l’Hérault notre poème direction le Pic-Saint-Loup de nouveau des paysages de western de nouveau la sécheresse de nouveau la route de Montpellier rocades en tôle et béton armé Montpellier est une aberration esthétique tant pis la Méditerranée peut-être et Sète dernier tour de piste la tramontane s’accroche et persévère dans le mauvais alcool la sueur nos peaux collent à la nuit climat de cendres et d’infamies mais de l’autre côté là-bas très loin j’allais dire du rêve la faute à mon déficit momentané d’imagination à mon impatience aux abstractions que je me cogne depuis ma découverte de la philosophie toutes mes névroses en découlent et j’ai horreur de l’avion (…)

OS

Le poème se contente d’ouvrir des brèches. Il peut donc se passer des autoroutes et des balises de la narration. Nous nous foutons de savoir s’il trace un sillon praticable, c’est un chemin de pure lumière perdu parmi les choses, notre revanche sur la vie pratique.

CENDRES

(…)
je pars écrire
tailler dans la pierre 
un chemin
qui ne mène nulle part
j’irai voir Port-Bou
prendre l’air loin de notre fournaise
les genêts y fleurissent et refleurissent 
toujours dit-on
sur les hauteurs de Port-bou 
un duvet et peu de matière
textile effiloché 
Faulkner
c’est si novateur qu’il m’a fallu 33 ans pour m’émouvoir 
quand siffle vent sur nos plaines 
les grands espaces et tout et tout l’or des conquêtes 
un simple rameau dans le silence qui trépasse
l’histoire et leurs délires de marionnettiste
juste une image
essayer de la retenir
dans le silence qui trépasse
générer de l’espace
entre les mots 
entre les sensations
habiter ce crépuscule 
obstinément
une poignet de genêts 
jetée du haut de la falaise
libérer de l’espace
accoucher foisonner vivre
enfanter et laisser mourir
W.B. mon frère
si je demeure marxiste 
c’est qu’il faut soutenir l’espérance
au milieu des ruines
nous n’allons nulle part
mais nous ne partons pas de rien
et concernant la destination
je veux dire le programme
il appartient à ceux qui naitront
de le repenser autrement

NOTES SUR L’AMOUR

(…)

*

En politique, comme en amour, les avant-gardes doivent demeurer intempestives.

*

C’est un communisme qui prendrait acte de l’irréductible singularité des êtres, de leur histoire, de leurs limites. 

*

L’amour en constitue l’expérimentation la plus périlleuse.

*

L’égalité en est évidemment la condition. Mais celle-ci n’est ni formelle ni quantifiable : c’est une égalité des différences.

*

Accepter cette distance qui met en jeu deux sujets différenciés dans un espace commun.

*

Et bien que cet espace soit un désert et bien que ce désert soit le plus aride et le plus douloureux de tous les déserts du monde.

*

Nous échouons en amour, c’est inévitable. 

*

Le bonheur conjugal est un mystère. Sa mise en scène est un mensonge.

*

Remplir sa besace de mauvais romans et autres babioles : culte de l’état civil, investissements locatifs, rêves de voyage.

*

Remplissage qui nous atrophie le verbe et la caresse.

*

Nos capacités à être réellement, sincèrement, désespérément libres.

(…)