era pura luce

[présentation d’un essai en cours d’écriture / ayant obtenu le soutien de la SCAM : « Brouillon d’un rêve littéraire 2021 »]

C’est là qu’a commencé, concrètement, dirais-je, poétiquement, physiquement, mon marxisme.

— Pier Paolo Pasolini

PRÉSENTATION

J’accumule depuis l’adolescence un certain nombre de matériaux concernant la vie et l’œuvre de Pier Paolo Pasolini.

Lors de mes voyages en Italie, j’ai pu confronter ses poèmes, ses articles, ses œuvres plus théoriques, ses films, aux lieux qu’ils évoquent, constituant ainsi une véritable cartographie pasolinienne, profane et personnelle.

Cette dernière me servit d’aiguillon afin de me repérer dans le marasme des mutations sociales, anthropologiques, culturelles, qui se sont abattues sur l’Italie depuis l’après-guerre.

Et c’est ainsi que j’ai découvert les derniers résidus d’une culture ouvrière dans les quartiers périphériques de Rome, la perpétuation d’une petite-bourgeoisie militante à Bologne, la survivance d’une véritable culture paysanne dans le Frioul.

Au cours de cette aventure pasolinienne, riche de rencontres impromptues et d’apprentissages solitaires, j’ai moi-même produit un certain nombre de matériaux divers : notes, photographies, poèmes…

Convaincu de ma démarche, je n’avais pourtant jamais pris la peine de lui donner un objet précis. Mais j’étais porté passionnément par elle. Et, quand on m’interrogeait sur ma présence ici, dans tel quartier, tel village, telle église, en marge des grands espaces marchands et des circuits balisés, et qui apparaissaient dans tel fragment de jeunesse du poète, dans tel film, dans tel article, que ce soit à l’état de métaphore ou de référence implicite, je répondais, balbutiant : « Io faccio cosi con Pasolini ».

Si je souris en évoquant ceci, il me faut bien concéder, qu’aujourd’hui encore, si vous me demandiez ce que fut précisément l’objet de mes recherches, je ne serais guère plus avancé. Mais je répondrais sans doute en mobilisant Claudio Magris, intellectuel et théoricien de la Mitteleuropa, quand ce dernier cherche à justifier son grand périple, du Schwarzwald à la Mer Noire, tout le long du Danube : je courrais vers un fleuve immense, vers sa grande persuasion.

Le fleuve-Pasolini, berceau d’une œuvre hétérogène, complexe, jalonnée de productions diverses, de formes néoclassiques ou à la pointe du modernisme littéraire ; cette œuvre d’un « moderne parmi les modernes », d’un homme seul, s’abandonnant tout entier à la grâce d’une image, passionnément révolutionnaire, témoin amoureux du déclin de l’éthos prolétarien, ayant toujours affiné, ciselé sa poétique à la lumière lucide d’une remarquable acuité sociale et politique ; cette œuvre-fleuve, donc, ainsi que le Danube pour l’écrivain triestin, me fit l’effet d’une grande persuasion.

Et je vivais donc la traversée de son œuvre comme une exploration physique, en quête de quelques éclats de lumière parsemant la grande forêt obscure de l’Histoire, celle de la marchandisation universelle du vivant, de l’uniformisation des spécificités culturelles, dialectales, culinaires, en quête de rencontres, d’une langue singulière, échappant à la standardisation induite par un siècle et demi d’hégémonie Florentine, d’un frico de Casarsa.

Il me fallait commencer par cette approche plus instinctive de ma démarche. J’aimerais, désormais, l’aborder sur un plan plus intellectuel, et plus académique peut-être.

Mes recherches, dans le domaine de la philosophie, ont toujours porté sur l’épistémologie des sciences sociales, sur la constitution du phénomène de l’objectivité dans le champ du savoir, sur l’entrelacement disciplinaire et l’éclatement des frontières méthodologiques.

À ce titre, il faut souligner que Pasolini fut un sociologue et un anthropologue d’une clairvoyance exemplaire : la singularité de sa démarche tenant à sa capacité à faire imploser les barrières du genre, à déployer ainsi sa lucidité sociale sur le terrain poétique — à faire jouer Marx avec Dante, en somme.

Cette jonction du poétique et du politique nous apparaît aujourd’hui nécessaire. Notre hypothèse étant que le dépérissement des perspectives révolutionnaires a notamment les mains liées avec l’exclusion par ses tenants officiels de tous les poètes, artistes, intellectuels ayant contribués aux déploiements d’utopies concrètes[1], en rupture radicale avec une conception mécaniste de l’Histoire, une réduction des faits sociaux et des hommes à un ensemble de produits passifs, en rupture également avec des pratiques gestionnaires autoritaires et un centralisme culturel homogène et vide.

Aujourd’hui, ce qui m’intéresse, et constitue peut-être le sens profond, la sève de mes recherches, est de comprendre comment il serait encore possible, de nos jours, ainsi que le fit si merveilleusement Pasolini en son temps, de déployer une poétique, un langage, qui prendrait à la fois acte de l’existant, et chercherait à en subvertir l’assignation dans la grammaire du connu. Cette poétique ne s’attacherait guère à des discours, ni à une nouvelle grammaire militante, mais viendrait nouer, en les mêlant, le regard offert à la lumière avec la puissance créatrice du verbe. Et ce, tout en ne reniant rien au dérèglement des sens, si cher à la tradition poétique, ni à la lucidité sociologique que le poète italien mobilisa sur le terrain de sa propre production poétique.

Être enragé et poète ? Aujourd’hui, comme hier, sans doute, cela revient-il à être deux fois seul. Et, en effet, la vie de Pasolini fut une vie de solitude immense ; la reconnaissance de son œuvre poétique, et le relatif succès de ses films, bien loin d’atténuer cette solitude, l’ayant peut-être même accentuée.

C’est donc en compagnie du poète que nous cheminerons, du poète qui fabrique des livres, des essais, des films ; du poète qui intervient dans le champ social à l’aide de tous les outils théoriques et esthétiques dont il a pu bénéficier en raison de sa condition de poète, d’intellectuel et de petit-bourgeois. Avec Pasolini, et tant d’autres affinités électives également, de ses compagnons réels ou improbables, de Moravia à Morante, qui furent véritablement de ses amis, mais aussi avec Walter Benjamin, Henri Lefebvre, Ezra Pound, Jean-Luc Godard, Theodor W. Adorno ou Franco Fortini, sans oublier Leopardi et Dante.

Nous partirons ainsi à la recherche de ce grand poème oublié, celui du prolétariat italien, de ses composantes multiples, hétérogènes, de ces cultures vernaculaires dont la ruralité et la périurbanité italiennes sont encore si riches.

Nous n’hésiterons pas à trahir les faits, à inventer des dialogues, à imaginer Pasolini et Moravia débattant des gilets jaunes dans un café de Rebibbia ou de Pigneto ; toute manigance créatrice étant au service du déploiement d’une vérité précaire, balbutiante ; d’une recherche de sens et de lumière.

De la paysannerie frioulane aux quartiers périphériques de Rome, en passant par la petite-bourgeoisie intellectuelle précarisée de Bologne, nous partirons en quête des éclats, des traces de cette lumière passée, dont nous pensons que nos utopies concrètes doivent se composer, afin de les reconnaître, de les honorer, afin que nous puissions inventer de nouvelles façons d’exister en commun sur les ruines du monde d’hier.

Il ne s’agira pas d’un nouveau livre sur Pasolini, mais bien d’un récit éparpillé, multiple, éclaté, et ce à la mesure de la fragmentation du réel postmoderne au sein duquel nous sommes plongés. Nous assumerons ainsi, dans la forme, l’hybridité que suppose une telle démarche : poème-documentaire, épopée prolétarienne, anti-essai, fragments éparses et narrations souterraines, improbables, cette en-quête de lumière s’affranchissant des frontières disciplinaires et des assignations de genre.

Et j’ajouterai, pour finir, que les enjeux implicites d’une telle démarche nous concernent directement : nous, auteurs, artistes, intellectuels, créateurs en tout genre, ayant brutalement rejoint la précarisation généralisée du vivant, dans un monde tout entier soumis à la fonction et à l’utilité productives, qu’avons-nous encore à défendre, à raconter, à créer, qui ne soit lié à la mémoire des vaincus, des bannis, des exilés, des opprimés, de ceux d’hier et d’aujourd’hui ?

Casarsa della delizia, le 3 octobre 2020.


[1] Concept forgé par Ernst Bloch, auteur notamment de L’esprit de l’utopie.