era pura luce

[extrait d’une cartographie pasolinienne en cours d’écriture / ayant obtenu le soutien de la SCAM : « Brouillon d’un rêve littéraire 2021 »]

C’est là qu’a commencé, concrètement, dirais-je,
poétiquement, physiquement, mon marxisme.
— Pier Paolo Pasolini

Extrait

Caro Pier Paolo,

Je t’écris au nom de tous ceux qui, pour ne pas disparaître, doivent assumer d’aimer ce monde à leur manière, ingrate et merveilleuse : travailleurs improductifs, chômeurs, parasites, voyous au grand coeur, intérimaires, travailleurs flexibles, syndiqués et militants sincères, petit-bourgeois déclassés ayant appris à vivre en renonçant à leurs privilèges, etc.

Le capitalisme néolibéral, depuis ta mort, il y a 47 ans, a perfectionné sa langue. Mobilisant des technologies que tu n’aurais pu imaginer afin de mieux organiser le travail, de baliser l’errance. Clôture qui enrégimente l’entièreté de la société. Toute la société ? Non. Tu sais bien que tout ce qui vit a cette fâcheuse tendance à se débattre jusqu’au bout. Mais les doctrines de l’ordre, le retour opportuniste des vieilles valeurs clérico-fascistes et l’hédonisme marchand ont désormais fusionné au point qu’en France aujourd’hui c’est bien le parti néolibéral le plus assumé qui gouverne avec la droite raciste la plus décomplexée. Et la gauche ? Tu la connais, la gauche, elle n’a pas abandonné ses beaux idéaux progressistes, en refusant, toujours, de comprendre que le Progrès est le nom, en dernière instance, de ce désastre.

Au sein de la grande classe d’improductifs dont je fais partie, tu n’es pas sans savoir que nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne : certains se débattent pour survivre, d’autres pour donner une signification à leur existence ; certains vivent dans une précarité maîtrisée et choisie, d’autres n’ont rien choisi et tentent seulement de subvenir à leurs besoins les plus impérieux.

Les grands centres urbains populaires, berceaux de cette classe bâtarde où poètes, chômeurs, émigrés ont dû apprendre à vivre ensemble, n’existent plus — ou sont en voie d’extinction, comme à Marseille. L’exil vers la néoruralité des plus privilégiés abandonne la place à une petite-bourgeoisie gentrificatrice des plus décomplexées, accroissant les contrastes et la violence entre sous-prolétaires et petits-bourgeois. Mais l’État travaille activement au perfectionnement de sa doctrine de l’ordre, nous sommes donc tranquilles.

La destruction des services publics a concrètement coûté beaucoup à ma génération : qu’il s’agisse de la ruine de l’hôpital public, ou de l’école qui, à mesure que l’État renonçait aux moyens permettant d’assurer des conditions de travail décentes aux travailleurs de l’Éducation nationale et un véritable espace pédagogique aux élèves, misait sur l’exacerbation de notre morale civique et républicaine, ce qui ne pouvait contribuer qu’au désastre.

À l’époque, tu écrivais que la violence de l’acculturation, que les chimères du Développement et du Progrès, se supportent plus aisément en France qu’en Italie, car les services publics, chez nous, tiennent encore la route. Ce n’est plus le cas, cher Pier Paolo, ce n’est plus le cas.

Parmi les travailleurs sociaux, les enseignants, les assistants d’éducation, les personnels soignants, pour certains issus de la petite-bourgeoisie déclassée, les autres appartenant à la grande masse de ceux qui n’ont que leur force de travail pour survivre (auréolée quelques fois d’un diplôme d’État), beaucoup ne sont plus en mesure d’assumer la violence des conditions de travail, mais surtout : comment apporter un soin à l’autre quand nous sommes nous-mêmes dans l’incapacité de donner un sens et une fonction à notre existence ?

Un immense appel à la désertion bruit aux quatre coins du pays. Même les enfants de la bourgeoisie abandonnent leurs brillantes études pour investir leur héritage dans un petit bout de terrain et vivre loin des miroitements du Progrès, de la marchandise et de la dictature du bien-être.

Beaucoup en reviendront, se retrousseront les manches, acceptant finalement, résignés et lucides, de participer au dernier grand défilé du Progrès. C’est un baroud d’honneur. Fort à parier qu’il s’agira d’une manifestation tout à la fois extrêmement militarisée et extrêmement attrayante du point de vue de la séduction marchande.

Nous formons tous un désir de désertion, qui est aussi un désir de destitution de ce corps mort qui gît en nous, celui du pouvoir, celui de l’ordre, celui du discours, qui nous ronge la glotte, les bronches, la trachée et nous brûle la langue comme un acide.

Nous, qui demeurons sans histoire.

Nous, qui n’avons pas eu le beau crépuscule de nos aînés, cette complaisance d’esthète, les ciels déchirés de la Mitteleuropa, derniers scugnizzi de Naples essayant de nous voler un billet, l’art de vivre tzigane se déployant dans des grottes de Grenade…

Nous, qui n’avons eu ni le Voyage ni la Grande Tradition Humaniste pour nous étourdir ou simplement tenir à quelque chose.

Nous, qui sommes les héritiers chétifs du petit Hanno, dans les Buddenbrook de Thomas Mann, n’ayant plus la force d’affronter les exigences d’une bourgeoisie qui nous somme de continuer ce en quoi nous n’avons jamais cru.

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