contes

[présentation & fragments préparatoires d’un projet en cours d’écriture]

Quand il ne reste plus, du passé, que les souvenirs incomplets et devenus flous auxquels nous donnons le nom de tradition, il s’agit d’un singulier attrait pour l’artiste, car il sera alors devenu libre de remplir les failles de son imagination et de modeler l’image de l’époque qu’il veut reproduire en fonction de ses intentions.

— Sigmund Freud

L’écriture romanesque tend à figer la parole dans un discours, une structure, une grammaire, au fronton desquels nous négligeons nos mystères.

A contrario rien n’est plus éloigné du discours que la parole du conteur — avec son caractère mouvant, incertain, sa géographie bizarre, ses sous-terrains, ses grottes, ses échappées.

En cet espace où la parole se réinvente sans cesse — sans se figer, sans se trahir — l’identification n’y est guère plate et restrictive : elle demeure ouverte aux brèches, aux décentrements, à la multiplication infinie de nos devenirs.

Le conte ainsi maintient possible une autre narration, un sous-texte, un pas de côté.

Et si nous partons des faits, nous refusons leur articulation connue et remâchée sous l’égide du Savoir — sans négliger pour autant le matériau des luttes, des traditions perdues dont il se compose.

Ne pas faire table rase du passé, donc, mais composer — en archiviste et en monteur — une narration capable de révéler ses manques, d’assumer ses béances — offerte aux générations qui viendront, afin d’y loger leurs propres enjeux, leur propre radicalité.

État des lieux :

LA MARQUISE DE GANGES est le journal d’un paumé qui s’éprend d’une Marquise assassinée il y a trois siècles, et entreprend de la venger.

LA CONJURATION DE CLÉMENS est le récit à la première personne d’un esclave qui se fit passer pour son maître assassiné, le demi-frère de l’empereur Tibère, et qui mobilisa une armée en vue de prendre la tête de l’Empire.

LES INSURGÉS DU FRANCE est le récit collectif d’une mutinerie au sein d’un cuirassé envoyé en 1919 en soutien au pouvoir tzariste, et dont l’équipage épousa la cause des révolutionnaire russes.

Trois contes, trois récits périphériques, trois cris — comme autant de semences jetées à la face de l’Histoire.

Et c’est ainsi que nous nous souviendrons des absents, des oubliés, des vaincus.

Mais laissons là nos dernières parures théoriques, défaisons la belle image de l’auteur et revêtons ici le masque du conteur — plus humble et moins illusoire, croyons-nous.

Quelques extraits de LA MARQUISE DE GANGES :

18 DÉCEMBRE

Si je gratte sec l’écorce de mes certitudes, je ne trouve aucune matière pensante, compatissante, fondatrice. Seulement le silence. J’ai beau creuser encore : aucun signe de ma Marquise. J’ai beau creuser toujours, obstinément : j’entends la matière qui bat, les veines gonflées du minéral, brut, implacable, cruel. C’est son mystère qui m’accapare.

Alors, pourquoi nous conforter ainsi dans notre savoir ? Il est aussi précaire et fragile qu’un roseau qui danse sous l’averse.

Quand mes sœurs les rivières m’ont appris le grand dénuement.

Mon poème est une stèle. Ci-gît mon amour. Mais ce n’est pas grave : l’amour véritable requiert l’acceptation du manque.

Et je sais désormais que le déballage de nos petites contrariétés est une dénégation du vide qui nous constitue.

Ferme les yeux. Il se peut que nous trouvions un arbre, un ami, qui nous apprenne la langue d’Oc. Ainsi nous pourrons rencontrer notre Marquise, lui parler la langue des justes. Sans excès ni emphase. Le grand laissez-passer de nos convictions qui se délassent.

19 DÉCEMBRE

S’il me restait un excédent d’imaginaire, j’en ferais usage. Mais je n’ai que ma propre négation à offrir en pâture.

Et puis, voyez : si je partais de moi-même, de ma petite histoire, qu’aurais-je donc à vous proposer qui ne soit mêlé aux narrations fétides ou autres égologies du sens ?

En m’effaçant ainsi devant les rivières : la Vis se jetant dans l’Hérault, juste au-dessus de Ganges, le Rieutord, son lit de caillasse et ses trous, ses courbes agrémentées de petites falaises, reprenant corps et vigueur en se jetant lui aussi dans l’Hérault, à Laroque, vieux lotissement de pierres et d’époques…

— les saisons altèrent, précisent, sculptent, avec leur lot d’averses, de grands froids, de résurrections printanières, cette circularité éternelle, ce tour de rein, cette absence radicale de tout mouvement ascendant, vertical.

Ramasser les étoiles à même le sol. Comme des carcasses, comme des crânes. Le temps s’est replié sur lui-même — ciels et mondes fondus sur un même plan d’immanence.

Ceci n’est pas même un décor. Rien ne tremble et parle comme un paysage. Quand les passants, eux, ne font que passer. Le paysage, cette masse composite qui ne saurait souffrir totalité, siffle au gré des époques, son sifflement maussade, mélancolique, que rien ne saurait restituer, secourir.

Que voulez-vous ? Je n’ai d’amour que pour l’immuable et les infimes nuances de la roche.

L’excédent d’imaginaire, je le place ici. C’est un corps maigre qui se débat contre le temps. C’est un cri. C’est un gang d’étourneaux modulant les variations du vent, à sa guise. C’est un chant. Seul chant possible et advenu. C’est une allégorie de l’Histoire — le relief d’une géologie méprisée.

20 DÉCEMBRE

Que faire des matériaux historiques ? Les articuler selon mon humeur, mes obsessions, mon désir ?

Je réunis tout ce qu’il m’est possible de trouver concernant notre Marquise.

Après inventaire : la nouvelle de Dumas pose un récit limpide et accusateur, bref et sans chichi, il me plait. Mais j’en redemande. Alors je décide de prendre un bus pour Nîmes, où la bibliothèque municipale pourra me renseigner davantage.

J’emprunte ici un ouvrage de Sade relatant la vie de notre Marquise, ainsi que plusieurs livres d’histoires cévenoles. C’est une autre phase de mon travail qui s’amorce, délaissant les étourneaux, la roche, Hakim et la 8/6 pour le feutre d’une bibliothèque municipale.

Que ferai-je de tout ça ? Je n’en sais rien. Je sais seulement que je ne veux pas la trahir.