contes

[présentation d’un livre de contes en cours d’écriture]

Quand il ne reste plus, du passé, que les souvenirs incomplets et devenus flous auxquels nous donnons le nom de tradition, il s’agit d’un singulier attrait pour l’artiste, car il sera alors devenu libre de remplir les failles de son imagination et de modeler l’image de l’époque qu’il veut reproduire en fonction de ses intentions.

— Sigmund Freud

PRÉSENTATION

Dans Fournaise, nous avons tenté de construire une forme poétique éclatée et bâtarde — faisant ainsi un pas de retrait vis-à-vis de la traditionnelle mise en récit du monde, qu’il s’agisse de la voie romanesque sans cesse remâchée ou de son (prétendu) renouveau autofictionel.

Certaines choses ne peuvent — ne doivent pas — se raconter, pensions-nous. Pas ainsi…

Et pourtant d’ajouter : ce qui ne peut se dire, c’est précisément ce qu’il faut tenter de dire — l’amour, la mort, la persistance d’une lumière saccagée et profane…

Nous avons donc essayé de fabriquer quelque chose qui ne soit ni du récit ni de la théorie, et c’est vers le poème que nous nous sommes naturellement tournés.

Mais, aujourd’hui, nous sommes saisis d’une urgence nouvelle — caprice d’artiste petit-bourgeois ou nécessité socio-esthétique réelle, qu’importe —, nous voulons de nouveau tenter de raconter une histoire.

Le constat était pourtant implacable : l’écriture narrative tend à figer la parole dans un discours, une structure, une grammaire au fronton desquels nous négligeons nos mystères.

A contrario, nous pensons que rien n’est plus éloigné de l’ordre d’un discours que la parole du conteur — avec son caractère mouvant, incertain, sa géographie bizarre, ses sous-terrains, ses grottes, ses échappées.

En cet espace où la parole se réinvente sans cesse — sans se figer, sans se trahir — l’identification n’y est guère plate et restrictive, mais demeure ouverte aux brèches, aux décentrements, à la multiplication infinie de nos devenirs.

La langue, également, puise dans l’oralité la matière de ses hésitations et de ses soubresauts.

Le conte ainsi maintient possible une autre narration, un sous-texte, un pas de côté.

Si nous partons des faits, nous refusons leur articulation connue et remâchée sous l’égide du Savoir — sans négliger pour autant le matériau des luttes, des traditions perdues dont il se compose.

Ne pas faire table rase du passé, donc, mais composer — en archiviste et en monteur — une narration capable de révéler ses manques, d’assumer ses béances — offerte aux générations qui viendront, afin d’y loger leurs propres enjeux, leur propre radicalité.

État des lieux :

LA MARQUISE DE GANGES est le journal d’un paumé qui s’éprend d’une Marquise assassinée il y a trois siècles, et entreprend de la venger.

LA CONJURATION DE CLÉMENS est le récit à la première personne d’un esclave qui se fit passer pour son maître assassiné, le demi-frère de l’empereur Tibère, et qui mobilisa une armée en vue de prendre la tête de l’Empire.

LES INSURGÉS DU FRANCE est le récit collectif d’une mutinerie au sein d’un cuirassé envoyé en 1919 en soutien au pouvoir tzariste, et dont l’équipage épousa la cause des révolutionnaire russes.