constellation(s)

[où je partage des images et des textes qui se fabriquent aujourd’hui]

Et viendra le jour – bien plus tôt que prévu – où nos enchevêtrements « sociaux », nos communautés du sensible, aujourd’hui baignant dans un océan technique, seront transfigurés par des poussées mémorielles, des échappées, des résonances, des pontages et appelleront de leurs vœux quelque chose qui relève profondément d’une poésie du corps et de l’espace.

Nous nous sédimentons pour devenir l’affleurement augurant nos écritures cachées. 

Nous ne nous soustrayons pour autant aucunement au regard, bien au contraire ; nous constituons notre présence sédiment sur sédiment. 

Nous formons des membranes afin d’abriter des manières de nous mouvoir qui nous transforment nous-mêmes en chemins, en voyages, en expériences du sensible.

Nous sommes, depuis nos positions de rejetés par La Marchine, de malvenus, de « corps de refus » où se manifestent entre nous et La Machine des rejets mutuels, des bugs, en cours de devenirs membranaires.

Tout ceci est le signe avant-coureur que nos transformations sont déjà en cours.

Ce que nous apprendrons de ces transformations sera une chose entièrement nouvelle car totalement incertaine.

Tahar Kessi, « Noésie. Hétérographie du rouge et phénoménologie de la barricade », lundimatin, #350, 2022 (disponible ici).

Tenter d’écrire, par les appareils de la technique que nous met à disposition le grand capital contre le salaire d’un mois de travail, à savoir contre le temps de vingt jours de labeur à ne plus percevoir la direction de notre nuit, tenter d’écrire revient à placer de la lumière au cœur de la pierre. La tentative d’écriture munie des technologies nouvelles de l’information n’est pas une tentation de la technique, elle est une tentative d’écriture de la multitude qui cherche à déchiffrer son chiffre, à conjurer l’irrémédiable de son avenir, dans les usines, dans les prisons, dans les exécutions et les noyades. La tentative d’écriture en appelle aux lucioles, emportées par leurs métamorphoses modernes loin du silence des roches. Il faut sonder la roche jusqu’à détruire son commerce, dans l’unique but de libérer les lucioles.

AAA (Amicale des Automates Autonomistes), extrait de « NIHIL ».

Texte : https://www.error.re/nihil/

Image : https://m.youtube.com/watch?v=By_gC9KU828

Alors nous serons comme la pierre,
comme l’arbre et comme la bête. Immergés
comme l’enfant à l’heure du premier babil.
L’enfant, voyez, capable de parler
toutes les langues du monde.
Mais ça n’est pas pour demain.
Une école de l’entre,
en Europe, paradis des nations tenaces,
terre de la centralité humaine, où la pensée
boîte d’avoir trop oublié, trop écarté l’invisible.
Ce n’est pas pour demain.
Lorsque sur les ruines des mots-tueurs,
dans le berceau de toutes les divisions,
classes et distinctions,
naîtra une école du vertige.

Camille de Toledo, L’inquiétude d’être au monde, Verdier, 2012.

Je crois que nous méritons vraiment de nous aimer… Nous aimer, oui, car le danger est passé… Dans cette caverne, il y a tes yeux qui dansent dans les flammes, et ton sourire aussi… Personne ne nous trouvera ici… La nuit est à nous. Notre enfance brûle sans fin. Et je t’embrasse de toutes mes forces, et tu m’embrasses de toutes tes forces… Et nous sommes bien ainsi…

Etienne Michelet, Toucan Fantôme, Abrüpt, 2021.

Ce jour précis,
— alors, ça va aujourd’hui ?
— comme on peut,
— ah, il parle maintenant le basané !

Basané. Basane ; peau de mouton tannée. La scruter, la toucher cette peau – la mienne – ça a commencé comme ça, avec l’un des miroirs de la yourte. Quel lien avec la peau de mouton ? Cette peau vue de près et dont on a éprouvé le grain.  [On appelait ça la btana au pays], ce pays quitté, ces jours écoulés en compagnie d’un mouton au balcon,  [Aïd El-Adha ou l’Aïd El Kebir], et qui coûtait des semaines d’efforts aux femmes ; équarrir la peau, la nettoyer, la passer au sel, laisser sécher au soleil. Quel lien avec une peau humaine ? perception, oui, pas le toucher. C’est de couleur, avant tout, qu’il est question. Délires autour de la peau et ses couleurs. Enfant, ces soirées, sous la douche, à user de la pierre ponce et du savon, frottant la peau. Croyance naïve qu’en la débarrassant des larves – ces peaux mortes – qui germaient, qu’en frottant jusqu’au sang, elle s’éclaircirait.

— oui, il parle et il t’emmerde,
— mais c’est qu’il se rebiffe, le basané ! me rappelle encore quand t’as débarqué avec Livia, tu mouftais pas, maintenant que tu te l’es faite, c’est bon tu te touches plus la nuit, hein le basané ?
— si Livia passe, tu lui diras que je suis sous le prunier,
— reviens, j’en ai pas fini avec toi, si tu travailles ici pourquoi que t’es pas déclaré ? j’ai vu les papiers, y a pas trace de toi, et j’ai demandé à Livia, elle veut pas répondre, elle dit rien, elle a peur, tu la cognes, c’est ça ? pour qu’elle parle pas, tu la menaces, reviens ici, le bougnoule, réponds…

S’éloigner, papiers et stylo, là-bas, les pruniers, à l’ombre.

Ahmed Slama, Marche-frontière, publie.net, 2021.

Nous sommes lucides, camarades, incomparablement lucides, comme si nous étions à l’article de la mort, mais nous savons maintenant
nous savons que l’espoir n’est pas une illusion lyrique.
Nous avons osé lutter nous oserons vaincre. Prêts à basculer
dans l’indécidable, nous avançons avec des propositions bien terrestres.
Ceux pour qui le monde n’est pas brûlant au point qu’ils préfèrent en changer pour tout autre plutôt que rester là,
à ceux-là nous n’avons rien à dire, car nous n’avons rien de commun avec l’art de la résignation.
À ceux qui voyant monter la hargne désespérée ou arrogante se demandent encore que faire et pour proposer quoi,
à ceux-là nous n’avons rien à dire.
Pas de place parmi nous pour les indécis.
Pas de place pour les amateurs de palabres vaines.
Pas de place pour les fanatiques des procédures bureaucratiques.
Nous sommes les semeurs des paroles urgentes et des idées qui sauvent.
NOS RÊVES PEUVENT AFFRONTER L’ARMÉE DES FAITS ET LA METTRE EN DÉROUTE.

Christophe Manon, Univerciel, Nous, 2009.

« Moi j’ai dressé une liste. Les grèves inutiles, déclare Alfred en allumant une autre cigarette. Merde », fait-il en s’apercevant que la première fume encore dans le cendrier.
Il tire sur l’une, puis l’autre. S’étouffe.
« L’année dernière, récite-t-il, le regard droit. Draveil-Villeneuve. 2 mai. Début de la grève dans les sablières de Seine-et-Oise. 18 mai. Coalition des vingt-six patrons concernés. Création d’un syndicat patronal. Deux morts et neufs blessés le 2 juin, quand les gendarmes tirent sur les grévistes en réunion. Le 30 juillet, la grève générale du bâtiment réunit cinq mille manifestants, encerclés par une multitude de dragons. Elle conduit quatre manifestants à la mort, deux cents en convalescence. Soixante-neuf blessés du côté des gendarmes. Arrestation des têtes pensantes de la CGT. Pouget, Griffuelhes, Yvetot, Bousquet… Victoire de Clémenceau. L’année dernière encore, grève des employés de Poste et du Télégraphe. Mouvement immédiatement réprimé par Clémenceau qui ne reconnaît pas le droit de grève aux fonctionnaires. Au moins six cents révocations. L’année dernière toujours, à Cette, en Languedoc, grève de la bordelaise…
— C’est bien, l’arrête Victor. Ça fait pas de mal de rappeler tout ça. Enfin ça fait du mal justement. (…)

Hélène Zimmer, Vairon, P.O.L, 2019.

Et vous, mes juges, voyez, je ne pleure pas, je ne demande aucune pitié, mais soyez justes. Mesurez votre liberté dans la foule, votre lucidité dans la passion, votre bonté entourée par le mal, et décrétez à cette aune ma culpabilité. Les ménades expriment une nécessité naturelle, aussi innocente et implacable que la foudre. J’en suis la dernière étincelle.

Joséphine Lanesem, Contre la mort, Abrüpt, 2020.

Dans mon horizon — finirai-je ce poème ? — dans mon horizon, des carrières s’ouvrent sous les collines, des mares éclosent sous les jardins, enfin des routes s’invitent dans les vapeurs — précisément quand j’ai faim d’elles.

Samuel Deshayes & Guillaume Marie, Ça écrit quoi, Édition LansKine, 2019.