« Comme toi, César »

Cette même année, un seul esclave aurait par son audace, si l’on n’y avait mis promptement bon ordre, plongé l’État dans les discordes et les guerres civiles. Un esclave d’Agrippa Postumus, nommé Clémens, en apprenant la mort d’Auguste, conçut un projet qui n’était pas d’une âme servile : il résolut de se rendre dans l’île de Planasie, d’enlever Agrippa par ruse ou par force et de l’amener aux armées de Germanie. Ce coup hardi manqua par la lenteur du vaisseau de charge ; on avait dans l’intervalle massacré Postumus ; l’esclave alors, se tournant vers un projet plus important et plus dangereux, dérobe les cendres de son maître, met le cap sur Cosa, promontoire d’Étrurie, et se cache dans les localités inconnues, assez longtemps pour laisser pousser ses cheveux et sa barbe : car son âge et ses traits rappelaient ceux d’Agrippa. Alors par des gens habiles, confidents de son secret, il fait répandre le bruit qu’Agrippa est vivant ; ces propos se font d’abord mystérieux, comme d’ordinaire, quand il s’agit de choses défendues, puis la rumeur se propage, accueillie par les oreilles des moins avertis ou au contraire par les turbulents, qui ne souhaitent que révolution. Lui-même parcourait les municipes, mais quand le jour devient sombre, et sans jamais se faire voir en public, sans jamais rester trop longtemps dans les mêmes lieux : comme la vérité s’accrédite avec la lumière et le temps, mais le mensonge par la hâte et le mystère, il se dérobait à la renommée ou la prévenait.

Le bruit courait cependant à travers l’Italie qu’un bienfait des dieux avait sauvé Agrippa ; on le croyait à Rome, et déjà, débarqué à Ostie, Clémens qui y avait été accueilli par une foule immense était fêté à Rome dans des réunions clandestines. Tibère tiraillé par un double souci ne savait s’il emploierait la force armée à réduire son esclave ou s’il ne laisserait pas plutôt le temps dissiper une vaine crédulité : il se disait tantôt qu’il ne faut rien dédaigner, tantôt qu’il ne faut pas s’alarmer de tout, indécis entre la honte et la crainte. Il finit par confier l’affaire à Sallustius Crispus. Celui-ci choisit deux de ses clients (quelques uns disent deux soldats) et les invite à feindre la complicité, à aller trouver Clémens, à lui offrir de l’argent, à lui promettre leur foi et leur part dans les dangers. Ils exécutent les ordres. Puis ayant guetté une nuit où l’imposteur ne se gardait pas, ils se font donner une troupe suffisante, l’enchainent, le bâillonnent, et l’entrainent au Palatin. Comme Tibère lui demandait de quelle manière il était devenu Agrippa, on prétend qu’il répondit : « Comme toi, César ». On ne put le contraindre à dénoncer ses complices. Quant à Tibère, n’osant le châtier publiquement, il le fit exécuter dans un coin du Palatin et donna l’ordre d’emporter secrètement le corps. Et bien qu’on prétendit que beaucoup de personnes de la maison du prince, que des chevaliers et des sénateurs l’avaient soutenu de leur argent ou aidé de leurs conseils, on ne fit pas d’enquête.

Tacite, Annales, traduction de Catherine Salles, Robert Laffont, 2014.

Je dis qu’il doit vaincre

Chère Écusette de Noireuil,  

Au beau printemps de 1952 vous viendrez d’avoir seize ans et peut-être serez-vous tentée d’entrouvrir ce livre dont j’aime à penser qu’euphoniquement le titre vous sera porté par le vent qui courbe les aubépines… Tous les rêves, tous les espoirs, toutes les illusions danseront, j’espère, nuit et jour à la lueur de vos boucles et je ne serai sans doute plus là, moi qui ne désirerais y être que pour vous voir. Les cavaliers mystérieux et splendides passeront à toutes brides, au crépuscule, le long des ruisseaux changeants. Sous de légers voiles vert d’eau, d’un pas de somnambule une jeune fille glissera sous de hautes voûtes, où clignera seule une lampe votive. Mais les esprits des joncs, mais les chats minuscules qui font semblant de dormir dans les bagues, mais l’élégant revolver-joujou perforé du mot « Bal » vous garderont de prendre ces scènes au tragique. Quelle que soit la part jamais assez belle, ou tout autre, qui vous soit faite, je ne puis savoir. Vous vous plairez à vivre, à tout attendre de l’amour. Quoi qu’il advienne d’ici que vous preniez connaissance de cette lettre — il semble que c’est l’insupposable qui doit advenir — laissez-moi penser que vous serez prête alors à incarner cette puissance éternelle de la femme, la seule devant laquelle je me sois jamais incliné. Que vous veniez de fermer un pupitre sur un monde bleu corbeau de toute fantaisie ou de vous profiler, à l’exception d’un bouquet à votre corsage, en silhouette solaire sur le mur d’une fabrique — je suis loin d’être fixé sur votre avenir laissez-moi croire que ces mots : « L’amour fou » seront un jour seuls en rapport avec votre vertige.  

Ils ne tiendront pas leur promesse puisqu’ils ne feront que vous éclairer le mystère de votre naissance. Bien longtemps j’avais pensé que la pire folie était de donner la vie. En tout cas j’en avais voulu à ceux qui me l’avaient donnée. Il se peut que vous m’en vouliez certains jours. C’est même pourquoi j’ai choisi de vous regarder à seize ans, alors que vous ne pouvez m’en vouloir. Que dis-je, de vous regarder, mais non, d’essayer de voir par vos yeux, de me regarder par vos yeux.  

Ma toute petite enfant qui n’avez que huit mois, qui souriez toujours, qui êtes faite à la fois comme le corail et la perle, vous saurez alors que tout hasard a été rigoureusement exclu de votre venue, que celle-ci s’est produite à l’heure même où elle devait se produire, ni plus tôt ni plus tard et qu’aucune ombre ne vous attendait au-dessus de votre berceau d’osier. Même l’assez grande misère qui avait été et reste la mienne, pour quelques jours faisait trêve. Cette misère, je n’étais d’ailleurs pas braqué contre elle : j’acceptais d’avoir à payer la rançon de mon non-esclavage à vie, d’acquitter le droit que je m’étais donné une fois pour toutes de n’exprimer d’autres idées que les miennes. Nous n’étions pas tant… Elle passait au loin, très embellie, presque justifiée, un peu comme dans ce qu’on a appelé, pour un peintre qui fut de vos tout premiers amis, l’époque bleue. Elle apparaissait comme la conséquence à peu près inévitable de mon refus d’en passer par ou presque tous les autres en passaient, qu’ils fussent dans un camp ou dans un autre. Cette misère, que vous ayez eu ou non le temps de la prendre en horreur, songez qu’elle n’était que le revers de la miraculeuse médaille de votre existence : moins étincelante sans elle eût été la Nuit du Tournesol.  

Moins étincelante puisque alors l’amour n’eût pas eu à braver tout ce qu’il bravait, puisqu’il n’eût pas eu, pour triompher, à compter en tout et pour tout sur lui-même. Peut-être était-ce d’une terrible imprudence mais c’était justement cette imprudence le plus beau joyau du coffret. Au-delà de cette imprudence ne restait qu’à en commettre une plus grande : celle de vous faire naître, celle dont vous êtes le souffle parfumé. Il fallait qu’au moins de l’une à l’autre une corde magique fût tendue, tendue à se rompre au-dessus du précipice pour que la beauté allât vous cueillir comme une impossible fleur aérienne, en s’aidant de son seul balancier. Cette fleur, qu’un jour du moins il vous plaise de penser que vous l’êtes, que vous êtes née sans aucun contact avec le sol malheureusement non stérile de ce qu’on est convenu d’appeler « les intérêts humains ». Vous êtes issue du seul miroitement de ce qui fut assez tard pour moi l’aboutissement de la poésie à laquelle je m’étais voué dans ma jeunesse, de la poésie que j’ai continué à servir, au mépris de tout ce qui n’est pas elle. Vous vous êtes trouvée là comme par enchantement, et si jamais vous démêlez trace de tristesse dans ces paroles que pour la première fois j’adresse à vous seule, dites-vous que cet enchantement continue et continuera à ne faire qu’un avec vous, qu’il est de force à surmonter en moi tous les déchirements du cœur. Toujours et longtemps, les deux grands mots ennemis qui s’affrontent dès qu’il est question de l’amour, n’ont jamais échangé de plus aveuglants coups d’épée qu’aujourd’hui au-dessus de moi, dans un ciel tout entier comme vos yeux dont le blanc est encore si bleu. De ces mots, celui qui porte mes couleurs, même si son étoile faiblit à cette heure, même s’il doit perdre, c’est toujours.Toujours, comme dans les serments qu’exigent les jeunes filles. Toujours, comme sur le sable blanc du temps et par la grâce de cet instrument qui sert à le compter mais seulement jusqu’ici vous fascine et vous affame, réduit à un filet de lait sans fin fusant d’un sein de verre. Envers et contre tout j’aurai maintenu que ce toujours est la grande clé. Ce que j’ai aimé, que je l’aie gardé ou non, je l’aimerai toujours. Comme vous êtes appelée à souffrir aussi, je voulais en finissant ce livre vous expliquer. J’ai parlé d’un certain « point sublime » dans la montagne. Il ne fut jamais question de m’établir à demeure en ce point. Il eût d’ailleurs, à partir de là, cessé d’être sublime et j’eusse, moi, cessé d’être un homme. Faute de pouvoir raisonnablement m’y fixer, je ne m’en suis du moins jamais écarté jusqu’à le perdre de vue, jusqu’à ne plus pouvoir le montrer. J’avais choisi d’être ce guide, je m’étais astreint en conséquence a ne pas démériter de la puissance qui, dans la direction de l’amour éternel, m’avait fait voir et accordé le privilège plus rare de faire voir. Je n’en ai jamais démérité, je n’ai jamais cessé de ne faire qu’un de la chair de l’être que j’aime et de la neige des cimes au soleil levant. De l’amour je n’ai voulu connaître que les heures de triomphe, dont je ferme ici le collier sur vous. Même la perle noire, la dernière, je suis sûr que vous comprendrez quelle faiblesse m’y attache, quel suprême espoir de conjuration j’ai mis en elle. Je ne nie pas que l’amour ait maille à partir avec la vie. Je dis qu’il doit vaincre et pour cela s’être élevé à une telle conscience poétique de lui-même que tout ce qu’il rencontre nécessairement d’hostile se fonde au foyer de sa propre gloire.  

Du moins cela aura-t-il été en permanence mon grand espoir, auquel n’enlève rien l’incapacité où j’ai été quelquefois de me montrer à sa hauteur. S’il est jamais entré en composition avec un autre, je m’assure que celui-ci ne vous touche pas de moins près. Comme j’ai voulu que votre existence se connût cette raison d’être que je l’avais demandée à ce qui était pour moi, dans toute la force du terme, la beauté, dans toute la force du terme, l’amour – le nom que je vous donne en haut de cette lettre ne me rend pas seulement, sous sa forme anagrammatique, un compte charmant de votre aspect actuel puisque, bien après l’avoir inventé pour vous, je me suis aperçu que les mots qui le composent, page 66 de ce livre, m’avaient servi à caractériser l’aspect même qu’avait pris pour moi l’amour : ce doit être cela la ressemblance — j’ai voulu encore que tout ce que j’attends du devenir humain, tout ce qui, selon moi, vaut la peine de lutter pour tous et non pour un, cessât d’être une manière formelle de penser, quand elle serait la plus noble, pour se confronter à cette réalité en devenir vivant qui est vous. Je veux dire que j’ai craint, à une époque de ma vie, d’être privé du contact nécessaire, du contact humain avec ce qui serait après moi. Après moi, cette idée continue à se perdre mais se retrouve merveilleusement dans un certain tournemain que vous avez comme (et pour moi pas comme) tous les petits enfants. J’ai tant admiré, du premier jour, votre main. Elle voltigeait, le frappant presque d’inanité, autour de tout ce que j’avais tenté d’édifier intellectuellement. Cette main, quelle chose insensée et que je plains ceux qui n’ont pas eu l’occasion d’en étoiler la plus belle page d’un livre ! Indigence, tout à coup, de la fleur. Il n’est que de considérer cette main pour penser que l’homme fait un état risible de ce qu’il croit savoir. Tout ce qu’il comprend d’elle est qu’elle est vraiment faite, en tous les sens, pour le mieux. Cette aspiration aveugle vers le mieux suffirait à justifier l’amour tel que je le conçois, l’amour absolu, comme seul principe de sélection physique et morale qui puisse répondre de la non-vanité du témoignage, du passage humains.  

J’y songeais, non sans fièvre, en septembre 1936, seul avec vous dans ma fameuse maison inhabitable de sel gemme. J’y songeais dans l’intervalle des journaux qui relataient plus ou moins hypocritement les épisodes de la guerre civile en Espagne, des journaux derrière lesquels vous croyiez que je disparaissais pour jouer avec vous à cache-cache. Et c’était vrai aussi puisqu’à de telles minutes, l’inconscient et le conscient, sous votre forme et sous la mienne, existaient en pleine dualité tout près l’un de l’autre, se tenaient dans une ignorance totale l’une de l’autre et pourtant communiquaient à loisir par un seul fil tout-puissant qui était entre nous l’échange du regard. Certes ma vie alors ne tenait qu’à un fil. Grande était la tentation d’aller l’offrir à ceux qui, sans erreur possible et sans distinction de tendances, voulaient coûte que coûte en finir avec le vieil « ordre » fondé sur le culte de cette trinité abjecte : la famille, la patrie et la religion. Et pourtant vous me reteniez par ce fil qui est celui du bonheur, tel qu’il transparaît dans la trame du malheur même. J’aimais en vous tous les petits enfants des miliciens d’Espagne, pareils à ceux que j’avais vus courir nus dans les faubourgs de poivre de Santa Cruz de Tenerife. Puisse le sacrifice de tant de vies humaines en faire un jour des êtres heureux ! Et pourtant je ne me sentais pas le courage de vous exposer avec moi pour aider à ce que cela fût.

Qu’avant tout l’idée de famille rentre sous terre ! Si j’ai aimé en vous l’accomplissement de la nécessité naturelle, c’est dans la mesure exacte où en votre personne elle n’a fait qu’une avec ce qu’était pour moi la nécessité humaine, la nécessité logique et que la conciliation de ces deux nécessités m’est toujours apparue comme la seule merveille à portée de l’homme, comme la seule chance qu’il ait d’échapper de loin en loin à la méchanceté de sa condition. Vous êtes passée du non-être à l’être en vertu d’un de ces accords réalisés qui sont les seuls pour lesquels il m’a plu d’avoir une oreille. Vous étiez donnée comme possible, comme certaine au moment même où, dans l’amour le plus sûr de lui, un homme et une femme vous voulaient.

M’éloigner de vous ! Il m’importait trop, par exemple, de vous entendre un jour répondre en toute innocence à ces questions insidieuses que les grandes personnes posent aux enfants : « Avec quoi on pense, on souffre ? Comment on a su son nom, au soleil ? D’où ça vient la nuit ? » Comme si elles pouvaient le dire elles-mêmes ! Étant pour moi la créature humaine dans son authenticité parfaite, vous deviez contre toute vraisemblance me l’apprendre…

Je vous souhaite d’être follement aimée.

André Breton, L’amour fou, Gallimard, 1937.

La beauté est difficile

C’est le passé de la littérature, son histoire propre, dont l’importance a crû au point d’étouffer le présent. À l’origine, elle naît du fracas des batailles, de la fureur des éléments, de ce qui, par essence, l’empêche, la nie. Ensuite, elle doit compter avec elle-même, avec la succession des formes qu’elle a revêtues. La grande narration européenne semble parvenue au terme de son histoire si, du moins, on fait sien le motif spiralé qu’a tracé le vieil Hegel, la fin renouant avec l’origine, l’origine préfigurant la fin. Ulysse, L’odyssée. Son ampleur, sa puissance, son exactitude ont atteint un degré de perfection au-delà duquel tout semble s’être brouillé, défait tandis que le monde, l’histoire poursuivaient leur cours impétueux, cataclysmique. Les meilleurs, les plus subtils des esprits ont constaté que les moyens accumulés ne répondent plus à ce qui se passe ou que les évènements — cela revient rigoureusement au même — échappent aux catégories de pensée qui leur avaient conféré, jusqu’ici, leur sens.

Pierre Bergounioux, Jusqu’à Faulkner, Gallimard, 2002.

Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, 1857.

Les batailles ne se gagnent jamais

Parce que, dit-il, les batailles ne se gagnent jamais. On ne les livre même pas. Le champ de bataille ne fait que révéler à l’homme sa folie et son désespoir, et la victoire n’est que l’illusion des philosophes et des sots.

William Faulkner, Le bruit et la fureur, traduction de Maurice Edgar Coindreau, Éditions Gallimard, 1972.

Couleurs

Oui, il me faudrait maintenant un peu d’imprévu, en couleur autant que possible, ça me ferait du bien. Car je ne ferai plus peut-être qu’un seul voyage, dans les longues galeries que je connais, avec mes petits soleils et lunes que j’accroche et mes poches pleines de cailloux pour représenter les hommes et leurs saisons, plus qu’un seul, c’est ce que je me souhaite. Puis reviendrai ici, à moi, c’est vague, pour ne plus me quitter, plus me demander ce que je n’ai pas. Nous reviendrons tous peut-être, réunis, pour ne plus nous quitter, plus nous espionner, dans cette sale petite chambre, blanchâtre et voûtée comme creusée dans l’ivoire, et quel ivoire, on dirait un vieux chicot. Ou je reviendrai seul, aussi seul qu’en m’en allant, mais je n’y compte pas, je les entends d’ici, criant après moi dans les couloirs, trébuchant dans les gravats, me suppliant de les emmener. Voilà qui est décidé. J’ai juste le temps, si j’ai bien calculé, et si j’ai mal calculé tant mieux, je ne demande pas mieux, d’ailleurs je n’ai rien calculé, je ne demande rien non plus. Juste le temps d’aller faire un dernier tour, de revenir et de faire tout ce que j’ai à faire ici, car j’ai encore à faire ici, je ne sais plus quoi par exemple, ah oui, mettre de l’ordre dans mes possessions, et puis encore autre chose, je ne sais plus, mais ça me reviendra, au moment voulu. Seulement avant de partir j’aimerais bien trouver un trou dans le mur, derrière lequel il se passe des choses si extraordinaires, sans cesse, et souvent en couleur.

Samuel Beckett, Malone meurt, Éditions de minuit, 1951.

Que ferais-je

que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions
où être ne dure qu’un instant où chaque instant
verse dans le vide dans l’oubli d’avoir été
sans cette onde où à la fin
corps et ombre ensemble s’engloutissent
que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures
haletant furieux vers le secours vers l’amour
sans ce ciel qui s’élève
sur la poussière de ses lests

que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd’hui
regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
à errer et à virer loin de toute vie
dans un espace pantin
sans voix parmi les voix
enfermées avec moi

Samuel Beckett, Poèmes suivi de mirlitonnades, Éditions de Minuit, 1978.

Ruines

Qu’il est difficile de parler de la lune avec retenue ! Elle est si con, la lune. Ça doit être son cul qu’elle nous montre toujours. On voit que je m’intéressais à l’astronomie, autrefois. Je ne veux pas le nier. Puis ce fut la géologie qui me fit passer un bout de temps. Ensuite c’est avec l’anthropologie que je me fis brièvement chier et avec les autres disciplines, telle la psychiatrie, qui s’y rattachent, s’en détachent et s’y rattachent à nouveau, selon les dernières découvertes. Ce que j’aimais dans l’anthropologie, c’était sa puissance de négation, son acharnement à définir l’homme, à l’instar de Dieu, en termes de ce qu’il n’est pas. Mais je n’ai jamais eu à ce propos que des idées fort confuses, connaissant mal les hommes et ne sachant pas très bien ce que cela veut dire, être. Oh j’ai tout essayé. Ce fut enfin à la magie qu’échut l’honneur de s’installer dans mes décombres, et encore aujourd’hui, quand je m’y promène, j’en retrouve des vestiges. Mais le plus souvent c’est un endroit sans plan ni limite et dont il n’est jusqu’aux matériaux qui ne me soient incompréhensibles, sans parler de leur disposition. Et la chose en ruines, je ne sais pas ce que c’est, ce que c’était, ni par conséquent s’il ne s’agit pas moins de ruines que de l’inébranlable confusion des choses éternelles, si c’est là l’expression juste.

Samuel Beckett, Molloy, Éditions de Minuit, 1951.

Manifeste

Que s’est-il passé dans le monde, après la guerre et l’après-guerre ?

La normalité.

Oui, la normalité. Dans l’état de normalité, on ne regarde pas autour de soi : tout autour se présente comme « normal », privé de l’excitation et de l’émotion des années d’urgence. L’homme tend à s’assoupir dans sa propre normalité, il oublie de réfléchir sur soi, perd l’habitude de se juger, ne sait plus se demander qui il est.

C’est alors qu’il faut créer, artificiellement, l’état d’urgence : ce sont les poètes qui s’en chargent. Les poètes, ces éternels indignés, ces champions de la rage intellectuelle, de la furie philosophique.

Il y a eu des événements qui ont marqué la fin de l’après-guerre : prenons, pour l’Italie, la mort de De Gasperi.

La rage commence là, avec ces grandes, grises funérailles.

L’homme d’état antifasciste et reconstructeur a « disparu » : l’Italie s’adapte, dans le deuil de sa disparition, et s’apprête donc à retrouver la normalité des temps de paix, d’une véritable, immémoriale paix.

Mais quelqu’un, le poète, se refuse à cette adaptation.

Il observe avec détachement — le détachement du mécontentement, de la rage — les derniers actes de l’après-guerre : le retour des derniers prisonniers, souvenez-vous, dans des trains sordides, le retour des cendres des morts… Et… le ministre Pella qui, plein de morgue, scelle la volonté de l’Italie de participer à l’Europe Unie.

C’est ainsi que recommence, en paix, le mécanisme des relations internationales. Les cabinets succèdent aux cabinets, les aéroports voient un incessant va-et-vient de ministres, d’ambassadeurs, de plénipotentiaires qui descendent des passerelles d’avion, sourient, disent des mots vides, stupides, vains, mensongers.

Notre monde, en paix, déborde d’une haine sinistre, l’anticommunisme. Et sur fond opprimant et déprimant de Guerre froide et d’Allemagne divisée se profilent les nouvelles figures des protagonistes de l’histoire nouvelle.

Khrouchtchev, Kennedy, Nehru, Tito, Nasser, De Gaulle, Castro, Ben Bella.

Jusqu’à la rencontre, à Genève, des quatre Grands : et la paix, encore troublée, se dirige vers son installation définitive.

Et la rage du poète, envers cette normalisation qui est consécration du pouvoir et du conformisme, ne peut que croître encore.

Qu’est-ce qui rend mécontent le poète ? Une infinité de problèmes qui existent et que personne n’est à même de résoudre : et sans la résolution desquels la paix, la véritable paix, la paix du poète, est irréalisable.

Par exemple : le colonialisme. Cette violence anachronique d’une nation sur une autre, avec ses séquelles de martyrs et de morts.

Ou : la faim, pour des millions et des millions de sous-prolétaires.

Ou : le racisme. Le racisme comme cancer moral de l’homme moderne et qui, précisément comme le cancer, prend une infinité de formes. C’est la haine qui naît du conformisme, du culte de l’institution, de l’arrogance de la majorité. C’est la haine pour tout ce qui est différent, pour tout ce qui ne rentre pas dans la norme, et perturbe ainsi l’ordre bourgeois. Malheur à celui qui est différent! voilà le cri, la formule, le slogan du monde moderne. Haine envers les noirs donc, les jaunes, les gens de couleur : haine envers les juifs, haine envers les enfants rebelles, haine envers les poètes.

Lynchages à Little Rock, lynchages à Londres, lynchages en Afrique du nord; insultes fascistes aux juifs.

C’est ainsi que la crise éclate de nouveau, l’éternelle crise latente.

Les événements de Hongrie, Suez.

Et l’Algérie qui commence peu à peu à se couvrir de morts.

Le monde ressemble, pendant quelques semaines, à ce qu’il était quelques années plus tôt. Coups de canon, décombres, cadavres dans les rues, files de réfugiés en haillons, paysages incrustés de neige.

Morts éventrés sous la canicule du désert.

Dans le monde la crise se résout, encore une fois : les nouveaux morts sont pleurés, honorés, et recommence, toujours plus intégrale et profonde, l’illusion de la paix et de la normalité.

Mais, avec la vielle Europe qui se réinstalle dans ses gonds solennels, naît l’Europe moderne :

le Néo-capitalisme ;

le Marché Commun, les États-Unis d’Europe, les industriels éclairés et « fraternels », les problèmes des relations humaines, du temps libre, de l’aliénation.

La culture occupe des terrains nouveaux : nouveau souffle d’énergie créatrice dans les lettres, le cinéma, la peinture. Un énorme service rendu aux grands détenteurs du capital.

Le poète servile s’anéantit, rendant vains les problèmes et réduisant tout à la forme.

Le monde puissant du capital a, en guise d’impudent drapeau, un tableau abstrait.

Ainsi, tandis que dans un coin la culture de haut niveau devient de plus en plus raffinée et réservée à quelques-uns, ces « quelques-uns » deviennent, fictivement, nombreux : ils deviennent « masse ». C’est le triomphe du « digest », de l’« illustré » et, surtout, de la télévision. Le monde déformé par ces moyens de diffusion, de culture, de propagande, devient de plus en plus irréel : la production en série, y compris des idées, le rend monstrueux.

Le monde des magazines, du lancement à échelle mondiale des produits, même humains, est un monde qui tue.

Pauvre, tendre Marilyn, petite sœur obéissante, accablée par ta beauté comme par une fatalité qui réjouit et tue.

Peut-être as-tu pris le bon chemin, nous l’as-tu enseigné. Ton blanc, ton or, ton sourire impudique par politesse, passif par timidité, par respect envers les adultes qui te voulaient ainsi, toi, restée gamine, voilà ce qui nous invite à apaiser la rage dans les pleurs, à tourner le dos à cette réalité maudite, à la fatalité du mal.

Car : tant que l’homme exploitera l’homme, tant que l’humanité sera divisée en maîtres et en esclaves, il n’y aura ni normalité ni paix. Voilà la raison de tout le mal de notre temps.

Et aujourd’hui encore, dans les années soixante, les choses n’ont pas changé : la situation des hommes et de leur société est la même qui a produit les tragédies d’hier.

Vous voyez ceux-là ? Hommes sévères, en veste croisée, élégants, qui montent et descendent des avions, qui roulent dans de puissantes automobiles, s’asseyent à des bureaux grandioses comme des trônes, se réunissent dans des hémicycles solennels, dans des lieux superbes et sévères : ces hommes aux visages de chiens ou de saints, de hyènes ou d’aigles, ce sont eux les maîtres.

Et vous voyez ceux-là ? Hommes humbles, vêtus de haillons ou de vêtements produits en série, misérables, qui vont et viennent par des rues grouillantes et sordides, qui passent des heures et des heures à un travail sans espoir, se réunissent humblement dans des stades ou des gargotes, dans des masures misérables ou dans de tragiques gratte-ciels : ces hommes aux visages semblables à ceux des morts, sans traits et sans lumière sinon celle de la vie, ce sont eux les esclaves.

De cette division naissent la tragédie et la mort.

La bombe atomique avec son champignon funèbre s’élargissant en des cieux apocalyptiques est le fruit de cette division.

Il ne semble pas y avoir de solution à cette impasse, dans laquelle s’agite le monde de la paix et du bien-être. Peut-être seulement un tournant imprévisible, inimaginable… une solution dont aucun prophète ne saurait avoir l’intuition… une de ces surprises qu’a la vie lorsqu’elle veut continuer… peut-être…

Peut-être le sourire des astronautes : c’est lui, peut-être, le sourire de l’espoir véritable, de la paix véritable. Interrompues, ou fermées, ou sanglantes les voies de la terre, voici que s’ouvre, timidement, la voie du cosmos.

Pier Paolo Pasolini, « Traitement », La rage, traduction de Patrizia Atzei & Benoît Casas, NOUS Éditions, 2014.

Dialectique & espérance

Les hommes ne sont pas achevés ; donc leur passé ne l’est pas non plus. Il continue, sous d’autres signes à travailler avec nous, avec l’élan qui vient de ses interrogations, avec l’expérimentation que représente ses réponses ; nous sommes tous dans la même barque. Les morts reviennent, métamorphosés ; ceux (comme Thomas Münzer) dont l’action était trop hardie pour être menée à son terme ; ceux (comme Eschyle, Dante, Shakespeare, Bach, Goethe) dont l’oeuvre était de trop grande envergure pour entrer dans les cadres de leur temps. La découverte de l’avenir dans le passé, voilà ce qu’est la philosophie de l’histoire et, par conséquent, aussi l’histoire de la philosophie. C’est pourquoi l’adieu à Hegel n’est pas plus un adieu que la première rencontre avec lui. Quant à la puissance et à la maturation posthume de cette oeuvre, Hegel donne occasion à de constantes retrouvailles, béatifiantes et fructueuses, vénérables et reconnaissantes. Des temps de transition comme le nôtre rendent avant tout sensible au génie de sa dialectique, au grand précepteur qu’il fut à cet égard. Non parce que la chouette de Minerve vole dans le crépuscule, sous les ruines de la spéculation, dans la fausseté foncière du cercle fait de cercles, mais justement parce que se lève une pensée de l’aube, de cette heure ouverte du jour, la moins étrangère à Minerve, déesse de la lumière. Des temps de transition, ceux d’aujourd’hui le sont avec une force toute particulière, au sens d’une progression, pleine de ferment et sujette à menaces, en direction d’une forme d’existence plus humaine. Il est opportun de citer ici un texte évolutionniste dû au maitre de la dialectique ; il montre que la chouette, dans cette perspective, est devenue aussi ce qu’auprès de Minerve elle est effectivement : une allégorie de la vigilance. En 1816 Hegel écrivait à son ami Niethammer : « Je tiens ferme que l’esprit du monde a communiqué au temps l’ordre de mise en marche ; à un tel commandement on obéit ; cet être va de l’avant telle une phalange cuirassée, fortement refermée sur elle-même, d’un pas irrésistible, avec un mouvement aussi peu perceptible que la progression d’un soleil, nonobstant tout obstacle ; flanqué d’innombrables troupes légères, adversaires ou amies, la plupart ignorant tout à fait de quoi il s’agit et recevant simplement des coups sur la tête comme d’une main invisible. Vaine est toute rodomontade retardatrice, tout coup d’épée dans l’eau qui voudrait en faire accroire ; face à ce colosse tout cela est capable peut-être de toucher aux lacets de ses souliers, de les barbouiller d’un peu de cirage ou de crotte, mais ne saurait les dénouer, moins encore arracher à ces divines chaussures leurs souples semelles élastiques, voire, lorsqu’il les chausse, ses bottes de sept lieues. Le parti le plus sûr (intérieurement et extérieurement) est bien de garder les yeux fixés sur cette gigantesque marche en avant. » Le règlement militaire du XVIIIe siècle auquel sont empruntées ces images n’est plus en vigueur de nos jours, mais l’image produite de la gigantesque avance continue, mutatis mutandis, à produire un effet qui ne nous est pas totalement incompréhensible. Le rationnel peut devenir réel, le réel peut devenir rationnel ; cette tâche incombe à la phénoménologie, c’est-à-dire à l’histoire des manifestations phénoménales, de la véritable action. Action du vrai, ou achèvement de sa préhistoire qui dure encore et toujours, — changement du monde selon sa tendance telle que la conçoit la dialectique matérialiste, — accord de la théorie-praxis humaine avec une réalité effective en elle-même harmonisée. Ici aucune place n’est laissée à une spéculation passive ; il faut au contraire que le savoir, théoriquement illimité, s’avère tel également de manière pratique, en s’affranchissant par la voie du socialisme, en faisant sauter la servitude, en maitrisant la nécessité. C’est ainsi surtout que le marxisme se distingue de toutes les philosophies antérieures, y compris par conséquent celle de Hegel dont il est le plus proche. Opérant, en effet, un saut dans le neuf tel que l’histoire jusqu’alors n’en avait pas connu, par une prolongation de Hegel qui est en même temps sa suspension, Marx inaugure la transformation de la philosophie en philosophie de la transformation du monde. La philosophie n’est plus philosophie si elle n’est pas dialectico-matérialiste, mais il faut aussi affirmer, maintenant et à jamais, que le matérialisme dialectique n’en est pas un s’il n’est pas philosophique, c’est-à-dire s’il n’avance vers de grands horizons ouverts. Cette marche en avant est un travail, à la fois théorique et pratique, contre l’aliénation, par conséquent pour le dessaisissement du dessaisissement, par conséquent, pour que se fasse connaître au-dehors ce qui appartient en propre au pays natal, là où le noyau, c’est-à-dire l’essentiel de l’homme et du monde, peut enfin commencer à se manifester. Et cela en ce temps-ci, en cette terre-ci, dans le royaume de notre contenu de liberté enfin susceptible d’être mis au jour. À cette fin conduit déjà, inconsciemment, toute la préhistoire, mais l’histoire consciemment instaurée trouve son thème déterminant dans le contenu total, constamment réfléchi, médiatement anticipé, du royaume de la liberté. Jusqu’ici, des réalisations partielles du plan, des figures réalistico-symboliques ont fait connaître cet effectif vers-quoi et pour-quoi. C’est la chose simple et difficile à faire [définition du communisme par Bertolt Brecht], l’être-pour-soi dont les voies ne se peuvent conquérir que de hautes luttes, dont les éminentes qualités exigent une grande vaillance. À mesure que presse davantage la prise en main des moyens conduisant à cette fin, celle-ci devient elle-même plus manifeste, comme objectivation du sujet, comme médiation subjective des objets. Rêve optatif, cette fin de l’existence humanisée a toujours a été proche ; réalité présente, elle est toujours restée dans les lointains de l’utopie. Maintenant enfin le mouvement effectif vers son effectuation est consciemment commencé, contre le dessaisissement de tous les hommes et de toutes les choses, afin que vienne-à-soi l’être-soi. En libérant la société toute entière de toutes les conditions de l’existence qui portent sur elles la marque du travail aliéné, le socialisme la délivre de l’aliénation, créant ainsi les bases requises pour qu’une Terre entière devienne le domaine interne de l’humanisation. Telle est l’immémoriale visée vers le bonheur, — visée qui, au lieu d’enjoliver et de clore, comme celle de Hegel, le monde existant, noue alliance avec le monde non encore existant, avec les propriétés du réel qui sont porteuses d’avenir.

Ernst Bloch, Sujet-Objet. Eclaircissements sur Hegel, traduction de Maurice de Gandillac, Gallimard,…