Deux mondes

Ici, aux États-Unis, il n’y a pas de différence entre l’homme et le destin économique. Tout homme n’est que ce que représente son patrimoine, ses revenus, sa situation, ses perspectives. Dans la conscience des hommes, le masque économique coïncide parfaitement avec le fond du caractère de l’individu qu’il dissimule. Chacun vaut ce qu’il gagne, chacun gagne ce qu’il vaut. Il apprendra ce qu’il est à travers les vicissitudes de son existence économique. Il ne se connaît pas autrement. Si la critique matérialiste de la société objecta un jour à l’idéalisme que la conscience ne déterminait pas l’être, mais que l’être déterminait la conscience, que la vérité concernant la société ne se trouvait pas dans les conceptions idéalistes qu’elle avait d’elle-même, mais dans son économie, les contemporains ont rejeté un tel idéalisme. Ils s’évaluent eux-mêmes d’après leur valeur marchande et apprennent ce qu’ils sont à partir de ce qui leur arrive dans l’économie capitaliste. Ils reconnaissent que leur destin, si triste soit-il, ne leur est pas extérieur. Le Chinois, prenant congé, 

« Dit d’une voix chargée de tristesse ; Vois-tu, ami, 
La fortune ne m’a guère souri dans ce monde.
Où irai-je désormais ? Vers les montagnes,
Chercher la paix pour mon cœur solitaire. »

I’m a failure, dit l’américain. – And that is that.

Theodor W. Adorno & Max Horkheimer, La dialectique de la Raison, traduction de Éliane Kaufholz, Gallimard, 1974. 

« L’amour est l’art de produire quelque chose avec ce dont l’autre est capable »

Cher Jean-Marie,

Je crois n’avoir entièrement compris que maintenant (surtout après ton ironique « ne pas t’y fier » d’hier soir) ce que tu veux et en quoi je peux t’être utile.

Tu établis un rapport extrêmement travaillé, de différence entre le point de départ de ton discours cinématographique (Brecht, Schanberg, Fortini) et le point d’arrivée qui est le film. Ce rapport est apparemment infime (par exemple dans Leçons d’Histoire) et presque jamais il n’est conflictuel. Parce que c’est là le mode selon lequel tu fais avancer dialectiquement ton discours. Ce que Brecht ou Schonberg disent est objet. Comme une chèvre ou un fleuve. Tes « opinions » peuvent être plus proches de celles de Brecht que de celles de la femme de Bach ou de celles de la musique de Bach ou de celles de la lettre à Kandinsky : mais la distance que tu introduis entre ces « opinions » (textes, musique, etc.) et l’objet achevé, qui est ton produit, est constante.

Ce mot, « produit », me fait penser à la définition brechtienne de l’amour, qui serait l’art de produire quelque chose avec les capacités d’un autre.

Je crois que ta manière de procéder est la plus communiste possible aujourd’hui, en une société comme celle d’à présent.

Ton art est de produire avec du semblable pour mettre en évidence du dissemblable (synonymie et métonymie contre antinomie et métaphore). Les limites de ta subjectivité (culte des vertus, moralisme, perfectionnisme) ne regardent que toi (et Danièle…). Mais se comprend alors comment tu acquiers, précisément en assumant lesdites limites, le droit de traiter comme objets les objets (et les sujets) de tes films. Tu es sérieusement […] antikantien : (tu agis de façon à ce que tout soit, et toujours, un moyen ou un instrument de production et non une fin (à commencer par toi-même). Ceci est la racine de toute position « classique ».

« Lettre de Franco Fortini à Jean-Marie Straub », in Franco Fortini. Les contradictions de la forme, Éditions Mimésis, 2022.

Au beau soleil du monde

Que tout ce que je sais, en vertu d’une grâce,
ou par volonté, cesse d’être savoir.
Qu’en ferait-il, l’enfant qui se voit vieilli,
voler dans les cieux du Sahara ou de l’Arabie?
Je veux savoir. L’histoire est prophétie,
je parle comme un fou.
Tu n’iras pas te reposer —
te protéger de la maudite clarté du jour —
oiselet frioulan, en ces bosquets que je connais,
parmi les arbres purs — le mûrier, la vigne, le peuplier,
le sureau, avec sa fragilité printanière…
Et pas davantage dans les forêts autour de la ville de Lagos,
dans les savanes roses du Soudan,
ni sur les crêtes violettes des volcans d’Aden —
tu t’en iras en un vers, anéanti
par la prophétie. Et moi, en mon dernier recoin,
au beau soleil de la Méditerranée ou de l’océan Indien,
inadapté à l’Histoire, inadapté à moi,
je m’adapterai à la terre future,
lorsque la Société redeviendra Nature.

Pier Paolo Pasolini, Poésie en forme de rose, in Une vitalité désespérée, anthologie personnelle traduite par José Guidi, Gallimard, Poésie, 1973.

La scuola di Gramsci

Note 36e. Les Argonautes. Livre III (suite)

Méditation d’Orphée — La vraie naissance est la seconde naissance — L’initiation; la naissance culturelle, <?> Orphée — Le vrai voyage est le second voyage – Le premier est le sommeil (dans la caverne, sous l’arbre : tout est à l’intérieur du ventre maternel) — Le second voyage est le véritable, parce qu’il est réaliste — Il ne pourrait pas l’être s’il n’avait pas les fondements de rêve du premier — Nous allons sur les traces d’Héraclès qui a rêvé notre voyage — Nous faisons ce qu’a fait Alexandre, et que beaucoup d’autres ont fait — Le moment viendra où l’espace du rêve du voyage sera saturé — Il y aura seulement le (…) espace du voyage — Nous sommes peut-être les derniers, et en effet notre rêve est très proche de la réalité : [de la banale cartographie] de tout lieu — [Nous sommes « en retard », nous sommes des Alexandrins pourris, nous sommes des hommes cultivés], qui sait comment ils ont encore une certaine possibilité d’initiation — Mort d’Orphée (malaria) — Sépulture d’Orphée — À l’heure du crépuscule dans la banlieue vers la mer, deux jeunes à peine revenus du travail, étendent devant leur masure sur le sable un petit tapis fané — Ils laissent leurs chaussures sur le sable — Ils s’asseyent en tailleur sur le petit tapis et commencent à jouer de leurs deux instruments sans (un tambour et une espèce de mandoline très rustique, au ventre gonflé et rond comme les bateaux persans) — Ce sont deux ouvriers, immigrés, au teint très sombre; deux Soudanais.

(texte grec)

Pier Paolo Pasolini, Pétrole, traduction de René de Ceccatty, Gallimard, 1995.

Toute l’innocence de la vie future

Je crie, en ce ciel où habita ma mère :
« Avec une incorrigible naïveté
— à l’âge où l’on devrait pourtant être un homme —
j’oppose l’arbitraire à la dignité
(qui, d’ailleurs, à cessé d’intéresser nos fils).
Et, contre un peu de science de l’histoire, qui me fait connaître
l’étendue de la tragédie d’une histoire qui s’achève,
je m’adjuge toute l’innocence de la vie future ! »

Pier Paolo Pasolini, Poésie en forme de rose, in Une vitalité désespérée, anthologie personnelle traduite par José Guidi, Gallimard, Poésie, 1973.