Bleu d’orage

La nuit, quand le pendule de l’amour balance
entre Toujours et Jamais,
ta parole vient rejoindre les lunes du cœur
et ton œil bleu
d’orage tend le ciel à la terre.

D’un bois lointain, d’un bosquet noirci de rêve
l’Expiré nous effleure
et le Manqué hante l’espace, grand comme les spectres du futur.

Ce qui maintenant s’enfonce et soulève
vaut pour l’Enseveli au plus intime :
embrasse, aveugle, comme le regard
que nous échangeons, le temps sur la bouche.

Paul Celan, choix de poèmes réunis par l’auteur, traduction de Jean-Pierre Lefebvre, Gallimard, 1998.

Entretien dans la montagne

Tu sais. Tu sais et tu vois : ici la terre s’est plissée dans le haut, s’est plissée une fois et deux fois et trois fois, et s’est ouverte au milieu, et au milieu il y a l’eau, et l’eau est verte, et le vert est blanc, et le blanc vient de plus haut encore, vient des glaciers, cela, on pourrait, oui, on ne doit pas, le dire, c’est la parole là d’une langue en usage ici, le vert avec le blanc dedans, une langue, pas pour toi et pas pour moi — car, je le demande, pour qui donc est-elle conçue, la terre, ce n’est pas pour toi, dis-je, qu’elle est conçue, et pas pour moi, — une langue, de toujours, sans Je et sans Toi, rien que Lui, rien que Ça, comprends-tu, Elle simplement, et c’est tout.

Paul Celan, Entretien dans la montagne, traduction de André du Bouchet, Fata Morgana, 2017.

Psaume

Personne ne nous pétrira de nouveau de terre et d’argile, 
personne ne soufflera la parole sur notre poussière. 
Personne. 

Loué sois-tu, Personne. 
C’est pour te plaire que nous voulons fleurir. 
À ton 
encontre. 

Un Rien 
voilà ce que nous fûmes, sommes et 
resterons, fleurissant : 
la Rose de Néant, la 
Rose de Personne. 

Avec 
le style, lumineux d’âme, 
le filet d’étamine, ravage du ciel, 
la couronne rouge 
du mot pourpre que nous chantions, 
au-dessus, ô, au-dessus
de l’épine. 

Paul Celan, choix de poèmes réunis par l’auteur, traduction de Jean-Pierre Lefebvre, Gallimard, 1998.

La mer

La mer fascinera toujours ceux chez qui le dégoût de la vie et l’attrait du mystère ont devancé les premiers chagrins, comme un pressentiment de l’insuffisance de la réalité à les satisfaire. Ceux-là qui ont besoin de repos avant d’avoir éprouvé encore aucune fatigue, la mer les consolera, les exaltera vaguement. Elle ne porte pas comme la terre les traces des travaux des hommes et de la vie humaine. Rien n’y demeure, rien n’y passe qu’en fuyant, et des barques qui la traversent, combien le sillage est vite évanoui ! De là cette grande pureté de la mer que n’ont pas les choses terrestres. Et cette eau vierge est bien plus délicate que la terre endurcie qu’il faut une pioche pour entamer. Le pas d’un enfant sur l’eau y creuse un sillon profond avec un bruit clair, et les nuances unies de l’eau en sont un moment brisées; puis tout vestige s’efface, et la mer est redevenue calme comme aux premiers jours du monde. Celui qui est las des chemins de la terre ou qui devine, avant de les avoir tentés, combien ils sont âpres et vulgaires, sera séduit par les pâles routes de la mer, plus dangereuses et plus douces, incertaines et désertes. Tout y est plus mystérieux, jusqu’à ces grandes ombres qui flottent parfois paisiblement sur les champs nus de la mer, sans maisons et sans ombrages, et qu’y étendent les nuages, ces hameaux célestes, ces vagues ramures.

La mer a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète une permission de dormir, une promesse que tout ne va pas s’anéantir, comme la veilleuse des petits enfants qui se sentent moins seuls quand elle brille. Elle n’est pas séparée du ciel comme la terre, est toujours en harmonie avec ses couleurs, s’émeut de ses nuances les plus délicates. Elle rayonne sous le soleil et chaque soir semble mourir avec lui. Et quand il a disparu, elle continue à le regretter, à conserver un peu de son lumineux souvenir, en face de la terre uniformément sombre. C’est le moment de ses reflets mélancoliques et si doux qu’on sent son coeur se fondre en les regardant. Quand la nuit est presque venue et que le ciel est sombre sur la terre noircie, elle luit encore faiblement, on ne sait par quel mystère, par quelle brillante relique du jour enfouie sous les flots. Elle rafraîchit notre imagination parce qu’elle ne fait pas penser à la vie des hommes, mais elle réjouit notre âme, parce qu’elle est, comme elle, aspiration infinie et impuissante, élan sans cesse brisé de chutes, plainte éternelle et douce. Elle nous enchante ainsi comme la musique, qui ne porte pas comme le langage la trace des choses, qui ne nous dit rien des hommes, mais qui imite les mouvements de notre âme. Notre coeur en s’élançant avec leurs vagues, en retombant avec elles, oublie ainsi ses propres défaillances, et se console dans une harmonie intime entre sa tristesse et celle de la mer, qui confond sa destinée et celle des choses.

Marcel Proust, Le plaisir et les jours, 1896.

Le château étoilé

On n’en finira jamais avec la sensation. Tous les systèmes rationalistes s’avéreront un jour indéfendables dans la mesure où ils tentent, sinon de la réduire à l’extrême, tout au moins de ne pas la considérer dans ses prétendues outrances. Ces outrances sont, il faut bien le dire, ce qui intéresse au suprême degré le poète. Le combat que se livrent les partisans de la méthode de « résolution », comme on dit en langage scientifique, et les partisans de la méthode d’ « invention » n’a jamais été si acharné que de nos jours et tout porte à admettre cependant qu’il demeurera sans issue. Je crois, pour ma part, avoir montré que je ne désespérais pas plus qu’un autre de l’essor d’une pensée qui, indépendamment de tout, se suit elle-même et ne se recommence pas. Mais la vérité m’oblige à dire que cette pensée, abandonnée à son propre fonctionnement, m’a toujours paru exagérément simplifiante ; que, bien loin de me combler, elle a exaspéré en moi le goût de ce qui n’est pas elle, le goût des grands accidents de terrain ou autres qui, au moins momentanément, la mettent en difficulté. Cette attitude, qui est à proprement parler l’attitude surréaliste telle qu’elle a toujours été définie, je m’assure qu’elle tend aujourd’hui à être partagée par toutes les catégories de chercheurs. Ce n’est pas moi, c’est M. Juvet qui, dans La Structure des nouvelles théories physiques, écrit en 1933 : « C’est dans la surprise créée par une nouvelle image ou par une nouvelle association d’images, qu’il faut voir le plus important élément du progrès des sciences physiques, puisque c’est l’étonnement qui excite la logique, toujours assez froide, et qui l’oblige à établir de nouvelles coordinations. » Il y a là de quoi confondre tous ceux qui persistent à nous demander des comptes, incriminant la route à leur gré trop aventureuse que nous prétendons suivre. Ils disent — que ne disent-ils pas! — que le monde n’a plus aucune curiosité à donner du côté où nous sommes, ils soutiennent impudemment qu’il vient de muer comme la voix d’un jeune garçon, ils nous objectent lugubrement que le temps des contes est fini. Fini pour eux ! Si je veux que le monde change, si même j’entends consacrer à son changement tel qu’il est conçu socialement une partie de ma vie, ce n’est pas dans le vain espoir de revenir à l’époque de ces contes mais bien dans celui d’aider à atteindre l’époque où ils ne seront plus seulement des contes. La surprise doit être recherchée pour elle-même, inconditionnellement. Elle n’existe que dans l’intrication en un seul objet du naturel et du surnaturel, que dans l’émotion de tenir et en même temps de sentir s’échapper le ménure-lyre. Le fait de voir la nécessité naturelle s’opposer à la nécessité humaine ou logique, de cesser de tendre éperdument à leur conciliation, de nier en amour la persistance du coup de foudre et dans la vie la continuité parfaite de l’impossible et du possible témoignent de la perte de ce que je tiens pour le seul état de grâce.

André Breton, L’amour fou, 1937.

Nous n’épuisons pas l’amour

à Nina, notre petit ange,

Vois, nous n’épuisons pas l’amour, comme les fleurs, en une seule saison ;
lorsque nous aimons, une sève immémoriale monte en nos bras.
Songe, ô jeune fille, qu’au fond de nous-même ce n’était pas
un seul que nous avons aimé, ni même ce qui devait venir,
mais le bouillonnement de l’innombrable ;
non pas un enfant isolé, mais les pères qui reposent en nos fonds
comme des bris de montagne ; mais le lit asséché
du fleuve de nos mères d’autrefois — ; mais tout le paysage sans bruit
sous le destin nuageux ou clair — ;
tout cela, jeune fille, t’a précédée.

Et toi-même, qu’en sais-tu ? Tu faisais fleurir
des temps antérieurs dans l’amant. Les fonds
d’existences passées revenaient à la surface !
Quelles femmes t’avaient haïe là-bas ? Quels hommes
sombres as-tu réveillés dans les veines de l’adolescent ?
Des enfants morts veulent venir à toi… Doucement,
doucement, avec amour, accomplis devant lui un geste quotidien,
essentiel,
— conduis-le près du jardin,
et donne-lui le poids excédant des nuits…
Retiens-le…

Rainer Maria Rilke, Élégies de Duino, traduction de Lorand Gaspar & Armel Guerne, 2020.

Géographie(s)

Mahony disait que ce serait rudement chouette de partir en mer sur un de ces grands navires, et moi-même, en regardant les grands mâts, je voyais, ou j’imaginais, la géographie, dispensée chichement à l’école, prendre consistance sous mes yeux. L’école et la maison semblaient s’éloigner, et l’influence qu’elles exerçaient sur nous semblait décliner.

James Joyce, Dublinois, traduction de Jacques Aubert, Gallimard, 1974.

« Comme toi, César »

Cette même année, un seul esclave aurait par son audace, si l’on n’y avait mis promptement bon ordre, plongé l’État dans les discordes et les guerres civiles. Un esclave d’Agrippa Postumus, nommé Clémens, en apprenant la mort d’Auguste, conçut un projet qui n’était pas d’une âme servile : il résolut de se rendre dans l’île de Planasie, d’enlever Agrippa par ruse ou par force et de l’amener aux armées de Germanie. Ce coup hardi manqua par la lenteur du vaisseau de charge ; on avait dans l’intervalle massacré Postumus ; l’esclave alors, se tournant vers un projet plus important et plus dangereux, dérobe les cendres de son maître, met le cap sur Cosa, promontoire d’Étrurie, et se cache dans les localités inconnues, assez longtemps pour laisser pousser ses cheveux et sa barbe : car son âge et ses traits rappelaient ceux d’Agrippa. Alors par des gens habiles, confidents de son secret, il fait répandre le bruit qu’Agrippa est vivant ; ces propos se font d’abord mystérieux, comme d’ordinaire, quand il s’agit de choses défendues, puis la rumeur se propage, accueillie par les oreilles des moins avertis ou au contraire par les turbulents, qui ne souhaitent que révolution. Lui-même parcourait les municipes, mais quand le jour devient sombre, et sans jamais se faire voir en public, sans jamais rester trop longtemps dans les mêmes lieux : comme la vérité s’accrédite avec la lumière et le temps, mais le mensonge par la hâte et le mystère, il se dérobait à la renommée ou la prévenait.

Le bruit courait cependant à travers l’Italie qu’un bienfait des dieux avait sauvé Agrippa ; on le croyait à Rome, et déjà, débarqué à Ostie, Clémens qui y avait été accueilli par une foule immense était fêté à Rome dans des réunions clandestines. Tibère tiraillé par un double souci ne savait s’il emploierait la force armée à réduire son esclave ou s’il ne laisserait pas plutôt le temps dissiper une vaine crédulité : il se disait tantôt qu’il ne faut rien dédaigner, tantôt qu’il ne faut pas s’alarmer de tout, indécis entre la honte et la crainte. Il finit par confier l’affaire à Sallustius Crispus. Celui-ci choisit deux de ses clients (quelques uns disent deux soldats) et les invite à feindre la complicité, à aller trouver Clémens, à lui offrir de l’argent, à lui promettre leur foi et leur part dans les dangers. Ils exécutent les ordres. Puis ayant guetté une nuit où l’imposteur ne se gardait pas, ils se font donner une troupe suffisante, l’enchainent, le bâillonnent, et l’entrainent au Palatin. Comme Tibère lui demandait de quelle manière il était devenu Agrippa, on prétend qu’il répondit : « Comme toi, César ». On ne put le contraindre à dénoncer ses complices. Quant à Tibère, n’osant le châtier publiquement, il le fit exécuter dans un coin du Palatin et donna l’ordre d’emporter secrètement le corps. Et bien qu’on prétendit que beaucoup de personnes de la maison du prince, que des chevaliers et des sénateurs l’avaient soutenu de leur argent ou aidé de leurs conseils, on ne fit pas d’enquête.

Tacite, Annales, traduction de Catherine Salles, Robert Laffont, 2014.

Je dis qu’il doit vaincre

Chère Écusette de Noireuil,  

Au beau printemps de 1952 vous viendrez d’avoir seize ans et peut-être serez-vous tentée d’entrouvrir ce livre dont j’aime à penser qu’euphoniquement le titre vous sera porté par le vent qui courbe les aubépines… Tous les rêves, tous les espoirs, toutes les illusions danseront, j’espère, nuit et jour à la lueur de vos boucles et je ne serai sans doute plus là, moi qui ne désirerais y être que pour vous voir. Les cavaliers mystérieux et splendides passeront à toutes brides, au crépuscule, le long des ruisseaux changeants. Sous de légers voiles vert d’eau, d’un pas de somnambule une jeune fille glissera sous de hautes voûtes, où clignera seule une lampe votive. Mais les esprits des joncs, mais les chats minuscules qui font semblant de dormir dans les bagues, mais l’élégant revolver-joujou perforé du mot « Bal » vous garderont de prendre ces scènes au tragique. Quelle que soit la part jamais assez belle, ou tout autre, qui vous soit faite, je ne puis savoir. Vous vous plairez à vivre, à tout attendre de l’amour. Quoi qu’il advienne d’ici que vous preniez connaissance de cette lettre — il semble que c’est l’insupposable qui doit advenir — laissez-moi penser que vous serez prête alors à incarner cette puissance éternelle de la femme, la seule devant laquelle je me sois jamais incliné. Que vous veniez de fermer un pupitre sur un monde bleu corbeau de toute fantaisie ou de vous profiler, à l’exception d’un bouquet à votre corsage, en silhouette solaire sur le mur d’une fabrique — je suis loin d’être fixé sur votre avenir laissez-moi croire que ces mots : « L’amour fou » seront un jour seuls en rapport avec votre vertige.  

Ils ne tiendront pas leur promesse puisqu’ils ne feront que vous éclairer le mystère de votre naissance. Bien longtemps j’avais pensé que la pire folie était de donner la vie. En tout cas j’en avais voulu à ceux qui me l’avaient donnée. Il se peut que vous m’en vouliez certains jours. C’est même pourquoi j’ai choisi de vous regarder à seize ans, alors que vous ne pouvez m’en vouloir. Que dis-je, de vous regarder, mais non, d’essayer de voir par vos yeux, de me regarder par vos yeux.  

Ma toute petite enfant qui n’avez que huit mois, qui souriez toujours, qui êtes faite à la fois comme le corail et la perle, vous saurez alors que tout hasard a été rigoureusement exclu de votre venue, que celle-ci s’est produite à l’heure même où elle devait se produire, ni plus tôt ni plus tard et qu’aucune ombre ne vous attendait au-dessus de votre berceau d’osier. Même l’assez grande misère qui avait été et reste la mienne, pour quelques jours faisait trêve. Cette misère, je n’étais d’ailleurs pas braqué contre elle : j’acceptais d’avoir à payer la rançon de mon non-esclavage à vie, d’acquitter le droit que je m’étais donné une fois pour toutes de n’exprimer d’autres idées que les miennes. Nous n’étions pas tant… Elle passait au loin, très embellie, presque justifiée, un peu comme dans ce qu’on a appelé, pour un peintre qui fut de vos tout premiers amis, l’époque bleue. Elle apparaissait comme la conséquence à peu près inévitable de mon refus d’en passer par ou presque tous les autres en passaient, qu’ils fussent dans un camp ou dans un autre. Cette misère, que vous ayez eu ou non le temps de la prendre en horreur, songez qu’elle n’était que le revers de la miraculeuse médaille de votre existence : moins étincelante sans elle eût été la Nuit du Tournesol.  

Moins étincelante puisque alors l’amour n’eût pas eu à braver tout ce qu’il bravait, puisqu’il n’eût pas eu, pour triompher, à compter en tout et pour tout sur lui-même. Peut-être était-ce d’une terrible imprudence mais c’était justement cette imprudence le plus beau joyau du coffret. Au-delà de cette imprudence ne restait qu’à en commettre une plus grande : celle de vous faire naître, celle dont vous êtes le souffle parfumé. Il fallait qu’au moins de l’une à l’autre une corde magique fût tendue, tendue à se rompre au-dessus du précipice pour que la beauté allât vous cueillir comme une impossible fleur aérienne, en s’aidant de son seul balancier. Cette fleur, qu’un jour du moins il vous plaise de penser que vous l’êtes, que vous êtes née sans aucun contact avec le sol malheureusement non stérile de ce qu’on est convenu d’appeler « les intérêts humains ». Vous êtes issue du seul miroitement de ce qui fut assez tard pour moi l’aboutissement de la poésie à laquelle je m’étais voué dans ma jeunesse, de la poésie que j’ai continué à servir, au mépris de tout ce qui n’est pas elle. Vous vous êtes trouvée là comme par enchantement, et si jamais vous démêlez trace de tristesse dans ces paroles que pour la première fois j’adresse à vous seule, dites-vous que cet enchantement continue et continuera à ne faire qu’un avec vous, qu’il est de force à surmonter en moi tous les déchirements du cœur. Toujours et longtemps, les deux grands mots ennemis qui s’affrontent dès qu’il est question de l’amour, n’ont jamais échangé de plus aveuglants coups d’épée qu’aujourd’hui au-dessus de moi, dans un ciel tout entier comme vos yeux dont le blanc est encore si bleu. De ces mots, celui qui porte mes couleurs, même si son étoile faiblit à cette heure, même s’il doit perdre, c’est toujours.Toujours, comme dans les serments qu’exigent les jeunes filles. Toujours, comme sur le sable blanc du temps et par la grâce de cet instrument qui sert à le compter mais seulement jusqu’ici vous fascine et vous affame, réduit à un filet de lait sans fin fusant d’un sein de verre. Envers et contre tout j’aurai maintenu que ce toujours est la grande clé. Ce que j’ai aimé, que je l’aie gardé ou non, je l’aimerai toujours. Comme vous êtes appelée à souffrir aussi, je voulais en finissant ce livre vous expliquer. J’ai parlé d’un certain « point sublime » dans la montagne. Il ne fut jamais question de m’établir à demeure en ce point. Il eût d’ailleurs, à partir de là, cessé d’être sublime et j’eusse, moi, cessé d’être un homme. Faute de pouvoir raisonnablement m’y fixer, je ne m’en suis du moins jamais écarté jusqu’à le perdre de vue, jusqu’à ne plus pouvoir le montrer. J’avais choisi d’être ce guide, je m’étais astreint en conséquence a ne pas démériter de la puissance qui, dans la direction de l’amour éternel, m’avait fait voir et accordé le privilège plus rare de faire voir. Je n’en ai jamais démérité, je n’ai jamais cessé de ne faire qu’un de la chair de l’être que j’aime et de la neige des cimes au soleil levant. De l’amour je n’ai voulu connaître que les heures de triomphe, dont je ferme ici le collier sur vous. Même la perle noire, la dernière, je suis sûr que vous comprendrez quelle faiblesse m’y attache, quel suprême espoir de conjuration j’ai mis en elle. Je ne nie pas que l’amour ait maille à partir avec la vie. Je dis qu’il doit vaincre et pour cela s’être élevé à une telle conscience poétique de lui-même que tout ce qu’il rencontre nécessairement d’hostile se fonde au foyer de sa propre gloire.  

Du moins cela aura-t-il été en permanence mon grand espoir, auquel n’enlève rien l’incapacité où j’ai été quelquefois de me montrer à sa hauteur. S’il est jamais entré en composition avec un autre, je m’assure que celui-ci ne vous touche pas de moins près. Comme j’ai voulu que votre existence se connût cette raison d’être que je l’avais demandée à ce qui était pour moi, dans toute la force du terme, la beauté, dans toute la force du terme, l’amour – le nom que je vous donne en haut de cette lettre ne me rend pas seulement, sous sa forme anagrammatique, un compte charmant de votre aspect actuel puisque, bien après l’avoir inventé pour vous, je me suis aperçu que les mots qui le composent, page 66 de ce livre, m’avaient servi à caractériser l’aspect même qu’avait pris pour moi l’amour : ce doit être cela la ressemblance — j’ai voulu encore que tout ce que j’attends du devenir humain, tout ce qui, selon moi, vaut la peine de lutter pour tous et non pour un, cessât d’être une manière formelle de penser, quand elle serait la plus noble, pour se confronter à cette réalité en devenir vivant qui est vous. Je veux dire que j’ai craint, à une époque de ma vie, d’être privé du contact nécessaire, du contact humain avec ce qui serait après moi. Après moi, cette idée continue à se perdre mais se retrouve merveilleusement dans un certain tournemain que vous avez comme (et pour moi pas comme) tous les petits enfants. J’ai tant admiré, du premier jour, votre main. Elle voltigeait, le frappant presque d’inanité, autour de tout ce que j’avais tenté d’édifier intellectuellement. Cette main, quelle chose insensée et que je plains ceux qui n’ont pas eu l’occasion d’en étoiler la plus belle page d’un livre ! Indigence, tout à coup, de la fleur. Il n’est que de considérer cette main pour penser que l’homme fait un état risible de ce qu’il croit savoir. Tout ce qu’il comprend d’elle est qu’elle est vraiment faite, en tous les sens, pour le mieux. Cette aspiration aveugle vers le mieux suffirait à justifier l’amour tel que je le conçois, l’amour absolu, comme seul principe de sélection physique et morale qui puisse répondre de la non-vanité du témoignage, du passage humains.  

J’y songeais, non sans fièvre, en septembre 1936, seul avec vous dans ma fameuse maison inhabitable de sel gemme. J’y songeais dans l’intervalle des journaux qui relataient plus ou moins hypocritement les épisodes de la guerre civile en Espagne, des journaux derrière lesquels vous croyiez que je disparaissais pour jouer avec vous à cache-cache. Et c’était vrai aussi puisqu’à de telles minutes, l’inconscient et le conscient, sous votre forme et sous la mienne, existaient en pleine dualité tout près l’un de l’autre, se tenaient dans une ignorance totale l’une de l’autre et pourtant communiquaient à loisir par un seul fil tout-puissant qui était entre nous l’échange du regard. Certes ma vie alors ne tenait qu’à un fil. Grande était la tentation d’aller l’offrir à ceux qui, sans erreur possible et sans distinction de tendances, voulaient coûte que coûte en finir avec le vieil « ordre » fondé sur le culte de cette trinité abjecte : la famille, la patrie et la religion. Et pourtant vous me reteniez par ce fil qui est celui du bonheur, tel qu’il transparaît dans la trame du malheur même. J’aimais en vous tous les petits enfants des miliciens d’Espagne, pareils à ceux que j’avais vus courir nus dans les faubourgs de poivre de Santa Cruz de Tenerife. Puisse le sacrifice de tant de vies humaines en faire un jour des êtres heureux ! Et pourtant je ne me sentais pas le courage de vous exposer avec moi pour aider à ce que cela fût.

Qu’avant tout l’idée de famille rentre sous terre ! Si j’ai aimé en vous l’accomplissement de la nécessité naturelle, c’est dans la mesure exacte où en votre personne elle n’a fait qu’une avec ce qu’était pour moi la nécessité humaine, la nécessité logique et que la conciliation de ces deux nécessités m’est toujours apparue comme la seule merveille à portée de l’homme, comme la seule chance qu’il ait d’échapper de loin en loin à la méchanceté de sa condition. Vous êtes passée du non-être à l’être en vertu d’un de ces accords réalisés qui sont les seuls pour lesquels il m’a plu d’avoir une oreille. Vous étiez donnée comme possible, comme certaine au moment même où, dans l’amour le plus sûr de lui, un homme et une femme vous voulaient.

M’éloigner de vous ! Il m’importait trop, par exemple, de vous entendre un jour répondre en toute innocence à ces questions insidieuses que les grandes personnes posent aux enfants : « Avec quoi on pense, on souffre ? Comment on a su son nom, au soleil ? D’où ça vient la nuit ? » Comme si elles pouvaient le dire elles-mêmes ! Étant pour moi la créature humaine dans son authenticité parfaite, vous deviez contre toute vraisemblance me l’apprendre…

Je vous souhaite d’être follement aimée.

André Breton, L’amour fou, Gallimard, 1937.

La beauté est difficile

C’est le passé de la littérature, son histoire propre, dont l’importance a crû au point d’étouffer le présent. À l’origine, elle naît du fracas des batailles, de la fureur des éléments, de ce qui, par essence, l’empêche, la nie. Ensuite, elle doit compter avec elle-même, avec la succession des formes qu’elle a revêtues. La grande narration européenne semble parvenue au terme de son histoire si, du moins, on fait sien le motif spiralé qu’a tracé le vieil Hegel, la fin renouant avec l’origine, l’origine préfigurant la fin. Ulysse, L’odyssée. Son ampleur, sa puissance, son exactitude ont atteint un degré de perfection au-delà duquel tout semble s’être brouillé, défait tandis que le monde, l’histoire poursuivaient leur cours impétueux, cataclysmique. Les meilleurs, les plus subtils des esprits ont constaté que les moyens accumulés ne répondent plus à ce qui se passe ou que les évènements — cela revient rigoureusement au même — échappent aux catégories de pensée qui leur avaient conféré, jusqu’ici, leur sens.

Pierre Bergounioux, Jusqu’à Faulkner, Gallimard, 2002.