Michel Leiris en trois actes/I

En 1933 je revins, ayant tué au moins un mythe : celui du voyage en tant que moyen d’évasion. Depuis, je ne me suis soumis à la thérapeutique que deux fois, dont l’une pour un bref laps de temps. Ce que j’y ai appris surtout c’est que, même à travers les manifestations à première vue les plus hétéroclites, l’on se retrouve toujours identique à soi-même, qu’il y a une unité dans une vie et que tout se ramène, quoi qu’on fasse, à une petite constellation de choses qu’on tend à reproduire, sous des formes diverses, un nombre illimité de fois. Je vais mieux, semble-t-il, et ne suis plus hanté aussi continûment par le « tragique » et par l’idée que je ne puis rien faire dont je ne doive rougir. Je mesure mes actes et mes goûts à leur juste valeur, je ne me livre plus guère à ces burlesques incartades, mais tout se passe exactement comme si les constructions fallacieuses sur lesquelles je vivais avaient été sapées à la base sans que rien m’eût été donné qui puisse les remplacer. Il en résulte que j’agis, certes, avec plus de sagacité, mais que le vide dans lequel je me meus en est d’autant plus accusé. Avec une amertume que je ne soupçonnais pas autrefois, j’en viens à m’apercevoir qu’il n’y aurait pour me sauver qu’une certaine ferveur mais que, décidément, ce monde manque d’une chose POUR QUOI JE SERAIS CAPABLE DE MOURIR.

Michel Leiris, L’âge d’homme, Gallimard, 1939.

Entretien radiophonique de Michel Leiris autour de L’âge d’homme disponible ici.

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