Dieu, ici-bas etc

à Émile Verhaeren,

(…)

Je n’arrive pas à imaginer qu’il ait fallu que la croix demeure, elle qui n’était pourtant qu’un croisement. On n’aurait pas dû nous l’imprimer ainsi de toutes parts, comme on marque au fer rouge. C’est avec le Christ lui-même qu’elle aurait dû disparaître. Car n’est-ce pas cela : il a simplement voulu dresser un arbre plus haut, où nous puissions mieux mûrir ? Il est, sur la croix, ce nouvel arbre en Dieu, et nous aurions dû en être les fruits chauds et heureux à sa cime. 

Et donc il ne faut pas continuer de parler toujours de ce qui a été avant : car l’après devrait avoir commencé. Cet arbre, il me semble, devrait être devenu avec nous tellement une même chose — ou nous avec lui, en lui — que nous n’ayons plus désormais à nous occuper de lui, mais simplement, paisiblement de Dieu. Car c’était bien là son intention : nous élever et nous garder plus purs en Dieu.

*

Quand je dis « Dieu », il y a en moi une grande conviction, jamais apprise. C’est la créature toute entière, j’en ai l’impression, qui prononce ce mot, sans y penser, même si c’est souvent le fruit d’une profonde méditation. Si ce Christ nous a aidés à le prononcer d’une voix plus claire, plus pleinement, plus valablement, eh bien, tant mieux, mais qu’on le laisse enfin hors du jeu ! Qu’on ne nous oblige pas à retomber toujours dans les peines et tribulations qu’il a endurées pour, comme on dit, nous « delivrer ». Cette délivrance, qu’on nous laisse enfin y entrer ! —

Sinon l’Ancien Testament serait encore à coup sûr en meilleure position car, à quelque page qu’on l’ouvre, il est plein d’index pointés sur Dieu, à quelque endroit qu’on se pose, on tombe directement au beau milieu de Dieu. Une fois j’ai essayé de lire le Coran, je ne suis pas allé bien loin, mais pour ce que j’en ai compris, là aussi il y a un index puissant, et Dieu se trouve au terme de toutes les directions qu’il désigne, saisi dans son éternel essor, en un Orient qui ne les résume jamais toutes.

Le Christ a certainement voulu la même chose. Montrer. Mais les hommes d’ici ont été comme les chiens, qui ne comprennent pas ce que montre le doigt et croient qu’ils doivent l’attraper. Ce croisement où se dressait très haut le poteau d’orientation dans la nuit du sacrifice, la chrétienté, au lieu de le prendre pour point de départ, s’y est installée, et elle prétend habiter là dans le Christ.

Alors qu’en lui il n’y avait pas de place, pas même pour sa mère, ni pour Marie-Madeleine, comme en tout être qui montre : qui est geste et non séjour. Et c’est pourquoi ils n’habitent pas le Christ, ces acharnés du cœur qui toujours le fabriquent à nouveau et vivent de dresser des croix, penchées ou battues par les vents. Ils l’ont sur la conscience, cette bousculade, ce piétinement sur la place surpeuplée, c’est par leur faute que la marche ne continue pas dans la direction indiquée par les bras de la croix.

Le christianisme, ils en ont fait un métier, une occupation bourgeoise, un travail à façon, un étang qu’on vide et qu’on remplit sans fin. Tout ce qu’ils font par eux-mêmes, selon leur nature incoercible (dans la mesure où ils sont encore des vivants), est en contradiction avec ce dessein spécifique, et c’est pourquoi ils souillent leurs propres eaux et doivent sans cesse les renouveler.

Pas un instant ils ne relâchent leur zèle à abimer et dégrader l’Ici-Bas, qui ne devrait pourtant nous inspirer que joie et confiance, — et ainsi chaque jour davantage ils livrent la terre à ceux qui sont prêts à en tirer au moins un bénéfice temporel et un profit rapide — cette terre ratée, cette terre suspecte qui, au fond, ne mérite pas mieux…

Cette exploitation croissante du vivant, n’est-elle pas la conséquence d’une dépréciation de l’Ici-Bas qui dure depuis des siècles ? Quelle folie de nous détourner vers un au-delà, alors que nous sommes ici pressés de toutes parts de tâches et d’attentes et d’avenirs ! Quelle imposture de confisquer les images de l’extase d’Ici-Bas pour les marchander au ciel, derrière notre dos ! Oh, il serait grand temps que cette terre spoliée récupère tous les emprunts qu’on a faits à sa béatitude pour en parer un au-delà futur.

Toutes ces sources lumineuses qu’on a refoulées derrière la mort, pourront-elles vraiment la rendre plus transparente ? Et puisque la nature a horreur du vide, tout ce dont on l’a pillée sera-t-il remplacé par un simulacre ? Est-ce pour cela que les villes sont si affreusement pleines de vacarme et de lumières artificielles : parce que l’éclat véritable et le chant, on les a abandonnés à une Jérusalem habitable plus tard ?

Peut-être le Christ a-t-il eu raison de dire du mal du terrestre à une époque peuplée de dieux décrépits et chenus. Mais je ne peux m’empêcher de penser que c’est faire injure à Dieu de ne pas voir, dans ce qui nous est accordé et confié ici-bas, un bonheur capable de combler pleinement nos sens, jusqu’à ras bords — pour autant simplement que nous en faisions juste usage. 

Le juste usage, voilà l’important. Prendre bien en mains l’Ici-Bas, avec un cœur plein d’amour et d’étonnement, comme notre unique bien, provisoirement : voilà, pour le dire familièrement, le grand mode d’emploi de Dieu. Celui que saint François d’Assise a voulu transcrire dans son cantique au soleil : car sur son lit de mort, le soleil lui apparut plus magnifique que la croix, qui n’avait de raison d’être là que pour le montrer. Mais ce que l’on nomme l’Eglise, avait déjà entre temps enflé en un tel tumulte de voix que, couvert de toutes parts, le chant du mourant ne fut perçu que de quelques simples moines, et acclamé à l’infini par le paysage riant de sa vallée.

Combien de fois a-t-on tenté une telle réconciliation entre l’ascèse chrétienne et l’amitié et l’allégresse manifestes de la terre ? Mais d’une autre façon aussi, et au sein même de l’Église, sur son propre trône, l’Ici-Bas a imposé sa plénitude et la surabondance de sa nature. Que l’Église ait été assez solide pour ne pas s’écrouler sous la vitalité de certains papes dont le trône était lourd de bâtards, de courtisanes et de cadavres, pourquoi ne pas lui en faire gloire? N’y avait-il pas en ces papes plus de christianisme que chez les austères restaurateurs des Évangiles : un christianisme vivant, irrépressible, transfiguré ? Je veux dire : nous ne savons pas ce qui peut naître des grandes doctrines, il faut seulement les laisser aller leur cours sans les entraver, et ne pas s’effrayer si soudain elles s’engouffrent dans les crevasses naturelles de la vie et se vautrent sous la terre en des lits inconnus. 

(…)

Février 1922.

Rainer Maria Rilke, « Lettre d’un jeune ouvrier à Monsieur V.  », in Sur Dieu, traduction par Gérard Pfister, Arfuyen, 2021.

La série de photographies a été prise lors de l’exposition « Étrusque, une civilisation de la Méditerranée  » au Musée de la romanité à Nîmes.

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