Le château étoilé

On n’en finira jamais avec la sensation. Tous les systèmes rationalistes s’avéreront un jour indéfendables dans la mesure où ils tentent, sinon de la réduire à l’extrême, tout au moins de ne pas la considérer dans ses prétendues outrances. Ces outrances sont, il faut bien le dire, ce qui intéresse au suprême degré le poète. Le combat que se livrent les partisans de la méthode de « résolution », comme on dit en langage scientifique, et les partisans de la méthode d’ « invention » n’a jamais été si acharné que de nos jours et tout porte à admettre cependant qu’il demeurera sans issue. Je crois, pour ma part, avoir montré que je ne désespérais pas plus qu’un autre de l’essor d’une pensée qui, indépendamment de tout, se suit elle-même et ne se recommence pas. Mais la vérité m’oblige à dire que cette pensée, abandonnée à son propre fonctionnement, m’a toujours paru exagérément simplifiante ; que, bien loin de me combler, elle a exaspéré en moi le goût de ce qui n’est pas elle, le goût des grands accidents de terrain ou autres qui, au moins momentanément, la mettent en difficulté. Cette attitude, qui est à proprement parler l’attitude surréaliste telle qu’elle a toujours été définie, je m’assure qu’elle tend aujourd’hui à être partagée par toutes les catégories de chercheurs. Ce n’est pas moi, c’est M. Juvet qui, dans La Structure des nouvelles théories physiques, écrit en 1933 : « C’est dans la surprise créée par une nouvelle image ou par une nouvelle association d’images, qu’il faut voir le plus important élément du progrès des sciences physiques, puisque c’est l’étonnement qui excite la logique, toujours assez froide, et qui l’oblige à établir de nouvelles coordinations. » Il y a là de quoi confondre tous ceux qui persistent à nous demander des comptes, incriminant la route à leur gré trop aventureuse que nous prétendons suivre. Ils disent — que ne disent-ils pas! — que le monde n’a plus aucune curiosité à donner du côté où nous sommes, ils soutiennent impudemment qu’il vient de muer comme la voix d’un jeune garçon, ils nous objectent lugubrement que le temps des contes est fini. Fini pour eux ! Si je veux que le monde change, si même j’entends consacrer à son changement tel qu’il est conçu socialement une partie de ma vie, ce n’est pas dans le vain espoir de revenir à l’époque de ces contes mais bien dans celui d’aider à atteindre l’époque où ils ne seront plus seulement des contes. La surprise doit être recherchée pour elle-même, inconditionnellement. Elle n’existe que dans l’intrication en un seul objet du naturel et du surnaturel, que dans l’émotion de tenir et en même temps de sentir s’échapper le ménure-lyre. Le fait de voir la nécessité naturelle s’opposer à la nécessité humaine ou logique, de cesser de tendre éperdument à leur conciliation, de nier en amour la persistance du coup de foudre et dans la vie la continuité parfaite de l’impossible et du possible témoignent de la perte de ce que je tiens pour le seul état de grâce.

André Breton, L’amour fou, 1937.

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